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« Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même ». Permettez-moi d’emprunter cette citation, combien riche d’enseignements du philosophe allemand Friedrich Nietzsche, pour illustrer un certain aveuglement dans lequel se sont enfermés certains compatriotes. Aveuglement qui risque fort, si nous ne prenons garde, d’étourdir davantage une frange de la population togolaise.
En effet, les contre-modèles que le Togo a cultivée en érigeant le mensonge, la perversion et la falsification en normes sociales ont fini par faire croire à chaque Togolais qu’il était expert en quelque chose. La question électorale n’en fait pas exception. Principaux enjeux de l’alternance politique, les processus électoraux ont de facto constitué ces deux dernières années un domaine privilégié de discussion, productions et de masturbations intellectuelles, de démonstrations passionnées voire incongrues qui parfois ont été à la limite du raisonnable.
La dernière en date qui me fait enfin réagir est l’article publié le 29 Janvier 2008 par Tido BRASSIER, sur le site d’information www.etiame.com et intitulé : «Présidentielles 2010 au Togo: Trois stratégies pour renforcer la transparence».
L’auteur de l’article propose comme toute première stratégie pour renforcer la transparence électorale la «diminution du nombre pléthorique de bureaux de votes à l’image de l’armée nationale: de 5930 à 2000 bureaux de vote, pour limiter la création de bureaux fictifs, et des bureaux impossibles à superviser en milieux ruraux rendus inaccessibles par les contraintes environnementales surtout dans la partie septentrionale du pays».
Si dans une large mesure, il est admis que les processus électoraux de ces dernières années ont fait l’objet de multiples manipulations, leur enlevant du coup le caractère démocratique, libre et transparent, la solution telle qu’envisagée par Tido BRASSIER relève d’une certaine myopie intellectuelle et souffre d’un manque criard d’objectivité et d’expertise en matière électorale.
Grace à une démonstration appuyée par des données statistiques, afin de conférer un caractère scientifique à son argumentaire, l’auteur affirme sans ambages que « le nombre très élevé de bureaux de vote (5930), qui est disproportionné par rapport aux électeurs (3 Millions), et à la superficie du Togo (56400 KM2) est une opération montée à la source par le pouvoir en vue de frauder toutes les consultations électorales dans notre pays. 5930 bureaux de vote lors des législatives frauduleuses du 14 octobres 2007, pour une masse électorale de 3 millions de Togolais, dans un pays de 56400 KM2, est abusif et très exagéré….. »
Pour étayer d’avantage sa thèse, l’auteur s’appuie sur l’exemple Sud Africain. « Lors des élections générales du 27 avril 1994 en Afrique du Sud, remportées par l’ANC, qui ont mis fin à la pratique de l’apartheid du parti national Afrikaner dirigé par Frédérik De Klerc, il y avait en tout: 10.000 bureaux de vote dans toute l’Afrique du Sud. Un pays d’une superficie totale de 1.219.912 KM2, pour une masse électorale de 40 Millions de Sud Africains » pour aboutir à la conclusion suivante :
Afrique du Sud : 1 bureau de vote sur 10.000 représente 4.000 électeurs sur 40 millions au total, pour une superficie de 121 KM2 sur 1.219.912 KM2.
1 bureau de vote = 4.000 électeurs = 121 KM2
Togo : 1 bureau de vote sur 5.930 représente 505 électeurs sur 3 millions au total, ce qui correspond à une superficie de 9 KM2 sur 56.400 KM2. 1 bureau de vote = 505 électeurs = 9 KM2
Cette démonstration loin d’éclairer les Togolais et de constituer une alternative au problème récurent de manque de transparence dans la conduite des processus électoraux contribue à mon sens à compliquer d’avantage les processus électoraux en semant une certaine confusion dans l’esprit du Togolais moyen.
Il me parait aussi fort utile de rappeler que l’exemple des élections législatives du 27 Avril 1994, ne constitue en rien un bon exemple d’organisation des élections. De l’avis des experts en matière électorale, ces élections ont été désastreuses, ne répondant nullement aux normes internationales de Free and Fair, libres et justes en français. Là où les experts ont vu de gros problèmes organisationnels se traduisant par de longues files d’attentes pendant des heures et des heures, la presse internationale s’était contentée de relever une trop forte mobilisation due au fait que les noirs représentants 70% de la population débordaient d’enthousiasme parce qu’exerçant pour la première fois leurs droits civiques en qualité d’électeurs.
Faiblesses de l’argumentaire : Comparaison n’est pas raison, car une minute par électeur n’est réaliste au Togo La solution telle que proposée par Tido BRASSIER démontre à suffisance sa méconnaissance des réalités politiques et sociales du Togo. Elle démontre tout aussi sa non maitrise évidente de la conduite des élections. La faiblesse de l’argumentaire résiderait dans le caractère militant de l’auteur. Faut-il rappeler avec Vincent GURY à Tido BRASSIER que le danger d'une idéologie, c'est sa trop grande subjectivité!
A s’supposer que le Togo adopte le principe d’une augmentation du nombre d’électeurs par bureau de vote, cela induirait indubitablement, une dégradation de la qualité du vote avec pour corolaire la multiplication de bulletins nuls. L’Analphabétisme et l’ignorance ne permettraient sans doute pas aux électeurs de pouvoir opérer un choix et/ou d’accomplir leurs devoirs civiques dans un laps de temps inferieur à une minute. Déjà, les législatives du 14 Octobre 2007, ont connu un trop grand nombre de bulletins de vote. Plus de 180.000 bulletins annulés. Rappelons que cette question a fait l‘objet d’un contentieux entre le RPT et l’opposition, principalement l’UFC.
Certains experts estiment que le nombre de 600 électeurs par bureau de vote prescrit par le code électoral est à la limite du supportable par un électorat en majorité analphabète. Si par exemple tous les 600 électeurs devraient voter, cela signifie que chacun aurait en moyenne une minute pour accomplir son devoir civique, les bureaux de vote étant ouverts de 07 heures à 17 heures soit 10 heures d’opérations électorales effectives le jour du scrutin. Une seule petite minute pour des agents électoraux pas très bien rodés et des électeurs analphabètes, c’est déjà une gageure.
Avec l’option Tido BRASSIER, qui préconise la réduction du nombre de bureaux de vote d’environ 5.930 à 2000 et donc une augmentation très sensible du nombre d’électeurs par bureau de vote, l’on aboutit à une moyenne de 1500 électeurs par bureau de vote.
Si chaque électeur devrait disposer d’une minute, déjà insuffisante pour accomplir correctement son devoir, les opérations électorales le jour du scrutin dureraient alors 1500 minutes, soit 25 heures d’horloge.
A l’opposée donc de Tido BRASSIER le bon sens recommande une diminution du nombre d’électeur par bureau de vote surtout en zone rurale. Aux partis politiques de s’organiser pour assurer la supervision et le contrôle effectif de tous les bureaux de vote.
Faire des élections présidentielles de 2010 un enjeu plutôt qu’un jeu Combien seront les togolais et les togolaise qui seront appelées aux urnes en 2010 ? Telles est indubitablement la question qui devrait hanter en ce moment-ci la classe politique togolaise.
En effet, les principaux enjeux des présidentielles de 2010 seront incontestablement la constitution d’un fichier électoral fiable et la publication des résultats réels issus des urnes. En 2010, il se posera donc avec beaucoup d’acuité, deux défis majeurs : celui de la maîtrise du corps électoral, mais aussi et surtout celui de la centralisation et publication des résultats.
Si l’expérience de 2007 autorise à « rêver » d’une maîtrise possible du fichier électoral, la classe politique ne semble pas avoir trouvé les solutions devant garantir la publication des résultats réels issus des urnes.
Nous disons bien rêver de la possibilité de constitution d’un fichier électoral fiable. Et pour cause ! De nombreuses questions restent sans réponse.
La première et de loin la plus importante est bien cette question du matériel de recensement électoral. En effet, les kits électoraux utilisés pour la confection du fichier électoral ayant servi pour les élections législatives de 2007, n’étant pas la propriété du Togo, il va falloir compter sur la bonne volonté des autorités congolaises pour continuer à utiliser ce matériel. L’un des acquis essentiel du processus électoral depuis une décennie est donc bien si fragile qu’on ne l’imagine.
Il faut se rappeler que les informaticiens et autres experts togolais n’avaient pas manqué de fustiger les insuffisances et imperfections du logiciel ayant été développé pour les élections présidentielles en RDC, suscitant le courroux des autorités congolaises qui pourraient alors se décider de ne plus mettre leurs matériels à la disposition du Togo.
C’est le lieu de souligner la myopie politique des partis politiques qui avaient opté pour l’emprunt des kits électoraux alors qu’une solution d’achat était à portée de main.
Même dans l’hypothèse la plus optimiste ou le Togo se décide de poursuivre l’expérience enrichissante de la confection de cartes d’électeurs numérisées avec empreintes digitales et photos des électeurs, une autre difficulté surviendra : celle de la question de la structure chargée de l’organisation des élections de 2010 la CENI de 2007 ayant été exclusivement mise en place pour les élections législatives. Elle ne devrait donc plus être reconduite pour les élections présidentielles de 2010.
D’ailleurs au nom de quelle logique politique la CPP, la CDPA et le PDR pourraient siéger au sein de la commission électorale alors même que ces partis n’ont aucun représentant élu au parlement ? Qu’est ce qui peut justifier la présence du PDR dans l’organe chargé du pilotage du processus électoral alors même que ce parti, lors des élections législatives passées a obtenu moins de voix que le PSR et ADDI ?
Pour mémoire, rappelons que Sur un total de 32 partis politiques qui animent la vie politique et qui ont participé aux élections, seuls 03 partis politiques ont obtenu des élus au parlement et 08 seulement ont pu atteindre ou dépasser le cap de 20.000 voix. Il s’agit de:
1. RPT: 922.636 voix obtenues dans 81 circonscriptions électorales = 32, 70% 2. UFC: 867.507 voix obtenues dans 81 circonscriptions électorales = 30, 75% 3. CAR: 192.218 voix obtenues dans 81 circonscriptions électorales = 6, 81% 4. CPP: 42.000 voix obtenues dans 27 circonscriptions électorales = 1, 48% 5. CDPA: 27.214 voix obtenues dans 81 circonscriptions électorales = 0, 96% 6. PSR: 22.259 voix obtenues dans xx circonscriptions électorales = 0, 78% 7. ADDI: 21.468 voix obtenues dans 21 circonscriptions électorales = 0, 76% 8. PDR: 21.070 voix obtenues dans xx circonscriptions électorales = 0, 74%
En l’absence de réponses adéquates, cette situation fait courir un gros risque, celui de voir l’organisation des élections confiée au Ministère de l’Intérieur, institution dont l’impartialité n’est plus à démontrer.
Beaucoup de questions se posent donc, quand à la conduite d’un processus électoral paisible, crédible et acceptable par toute la classe politique. Déjà, le Bureau du Togo du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme (HCDH), lors de la présentation de son rapport sur le « Monitoring des violations des droits de l’homme en période électorale » dit craindre le risque d’un important taux d’abstention lors des prochaines élections au Togo si les populations ne sont pas suffisamment rassurées des conditions techniques qui les entourent. «Le HCDH a été informé du sentiment d’une bonne partie de la population dans certaines régions selon lequel les résultats proclamés ne reflètent pas fidèlement la réalité, d’autres affirment qu’ils ne voteront plus jamais», a déclaré le mercredi 21 Novembre 2007, au cours d’une conférence de presse Madame Alotokunbo Igué, la représentante du HCDH au Togo.
Des voies possibles pour des élections transparentes et apaisées au Togo Pour ne plus avoir à connaître la réédition de scénarios catastrophes électoraux de ces dix dernières, le peuple togolais interpelle la classe politique à prendre ses responsabilités et trouver des solutions idoines.
Les phases du processus électoral étant conçues pour être cyclique et donc sans discontinuité ni interruption, il urge dès à présent de trouver une solution à la question de la structure chargée de l’organisation des élections présidentielles de 2010. L’idéale serait la mise en place d’une structure indépendante, apolitique et non partisane. Cette structure qui aura pour tâches essentielles :
- de procéder a un audit (dernière phase du cycle électoral) sans complaisance de l’ensemble du processus électoral de 2007 afin de proposer les reformes et ajustements nécessaires. Ces réformes devraient concerner le système électoral, le code électoral mais aussi le plafond des dépenses liées aux élections par les candidats ;
- de planifier la mise en œuvre du processus électoral à savoir la budgétisation, le calendrier électoral, le financement des élections, la sécurisation des élections, les formations des opérateurs et responsables électoraux, l’éducation civique des électeurs ;
- d’acquérir le matériel électoral (kits électoraux) pour l’inscription des électeurs et la confection d’un fichier électoral fiable ;
- de trouver une solution consensuelle au problème de l’authentification des bulletins de vote ainsi que celui récurrent du dépouillement, de la centralisation/compilation des résultats et de la proclamation des résultats provisoires.
Seules des réponses adéquates à ces interrogations conduiraient le Togo sur la voie de la démocratisation lui permettant de s’attaquer aux problèmes cruciaux de développement économique et social dont le peuple est en droit d’attendre de ces dirigeants.
Michel DOUTI, Expert en Réforme Electorale Dakar, Sénégal + 221 77 644 08 50 ; + 221 77 402 94 64 ; + 221 33 869 10 24 michel.douti@laposte.net |