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On les exposent sur les boulevards et dans les marchés. On se croirait au quartier rouge d'Amsterdam. Il est 17 heures trente. A cette heure de sortie de bureau, le boulevard du 13 est noir de monde. Les pétarades des motocyclettes et des voitures sont assourdissantes. Un nuage opaque de fumée rend l’air presque irrespirable. Sur les trottoirs envahis par les revendeurs, des citoyens moyens comme moi, rentrent à la maison par leurs propres moyens, en jouant des coudes pour se frayer un passage dans cette masse compacte.
Je ne suis pas pressé. Une fois n’est pas coutume, j’ai un peu d’argent dans les poches et je voudrais profiter pour faire quelques achats, des DVD de films américains de quelques célébrités que j’affectionne particulièrement. Je m’intéresse donc aux étagères des revendeurs de films (piratés pour la plupart) qui s’alignent sur les trottoirs.
Dès mon premier arrêt je suis saisi par la photo agressive de couverture d’un film érotique présentant un couple en plein ébat. Elle n’est pas la seule. Les deux dernières rangées de l’étagère de notre revendeur ne sont garnies que par des films de ce genre. Elles sont bien visibles par les passants. D’ailleurs, ceux-ci, par étonnement ou par intérêt (allez-y savoir), s’arrêtent pour les regarder avant de reprendre leur chemin en secouant la tête. Juste derrière, un groupe d’écoliers arrive en piaillant. Ils s’arrêtent à ma hauteur et portent immédiatement leurs regards sur les images indécentes exposées en pleine rue. Je suis abasourdi. Le plus âgé parmi ces enfants n’a pas plus de dix ans. Quand j’avais leur âge, de telles images ne circulaient que sous le manteau, entre les adultes qui réprimandaient sévèrement les petits qui avaient le culot de vouloir regarder. Sur un ton autoritaire je lance : « déguerpissez immédiatement ou je vous ramène à l’école où le maître se fera un plaisir de s’occuper de vous. » Les enfants coupant net leurs commentaires salés détalent en gloussant.
C’est seulement à ce moment que le revendeur qui a suivi la scène assis un peu à l’écart, s’approche de moi, un sourire commercial aux lèvres. « C’est la même chose tous les soirs. » Surpris, je lui demande avec sarcasme : « et ça vous amuse apparemment ? » Sans se départir de son sourire, il explique : « que puis-je ? Tout le long du boulevard, chaque vendeur en a sur ses rayons. Ils en ont regardé avant d’arriver à mon niveau et ils en verront d’autres avant d’arriver à la maison. Alors, à quoi bon se fatiguer à les chasser ? » Dégoûté, je renonce à mon idée de départ et je m’éloigne sans un mot de plus.
Moins de trente mètres plus loin, je tombe sur un autre vendeur. Cette fois, je me trouve en face du commissariat du troisième arrondissement, sur la seconde voie du boulevard du 13 janvier. Des agents de police, debout à l’entrée du poste, tiennent une conversation en regardant dans la direction où je me trouve. Ils ne peuvent manquer de voir les horreurs qui sont proposées aux passants. Mais de toute évidence, cela n’a rien d’anormal à leurs yeux. Le fait même que ce revendeur ait eu le culot de venir exposer sa marchandise à cet endroit prouve qu’il était assuré de ne courir aucun risque.
Comme l’avait affirmé le premier revendeur chez qui je me suis arrêté, tous ses autres compères avaient exposé des films pornographiques bien en évidence sur leurs étagères.
Il y a deux jours, j’étais au marché d’Akodésséwa pour me ravitailler en vivres. Je m’approche d’une revendeuse de riz. A côté d’elle, une dame propose des médicaments, parfois sans étiquette, de provenance douteuse que de nombreuses femmes vendent ici. N’étant pas consommateur de ces produits, parce que averti des dangers, je ne m’y intéresse pas. Mais je tombe en arrêt devant une image qui en principe n’a rien à faire ici. Sur une boite, s’étale en gros plan l’image d’un homme et d’une femme occupés à jouer à la bête à deux dos. La dame, quelque peu hilare s’est rendue compte de mon étonnement et est sur le point de dire quelque chose, mais je la devance: « mais, madame, que vient chercher cette image dans vos marchandises ? » Elle a de plus en plus de mal à maîtriser un fou rire. C’est en hoquetant et les larmes aux yeux qu’elle répond : « grand frère, cette boite contient un médicament. Vous faites une drôle de tête. Ne me dites pas que c’est la première fois que vous voyez une telle image. » J’avoue à la jeune femme que c’est bien la première fois que je vois, en plein marché et à une heure de grande animation une telle horreur. « Ce n’est pas une horreur, explique la dame. C’est un acte naturel. D’ailleurs, c’est l’emballage d’origine d’un médicament de fabrication chinoise très efficace contre la faiblesse sexuelle. Faites le tour du marché et revenez me dire s’il y a une seule revendeuse de médicaments qui n’en propose pas. » Je ne suis que peu satisfait par cette explication. « Est-ce là une bonne raison pour montrer cette photo à tout le monde, y compris aux enfants qui passent et ne s’embarrassent pas pour regarder ? » De nouveau, elle éclate de rire avant de répondre : « puisque vous semblez si malin, dites-moi comment je vais vendre mes médicament si personne ne les voit. » Sa bonne humeur commence par m’irriter. J’achète mon riz et je m’éloigne, suivi par le regard amusé des deux dames.
Je fais le tour du marché en m’intéressant particulièrement aux revendeuses de médicaments. Après seulement quelques pas, je suis amplement édifié. Mon dégoût pour ces images doit être perceptible par les revendeuses. A la façon dont elles me regardent, je ne dois être à leurs yeux qu’un pauvre tartare. Je rentre chez-moi songeur.
Des ‘’vidéo clubs’’ ont poussé comme des champignons dans les quartiers de la capitale à Lomé et à l’intérieur du pays. On y propose tous les genres de films. Mais c’est à l’heure de l’incontournable film érotique que les propriétaires de ces lieux font salle comble. De petits enfants y ont libre accès pour peu qu’ils déboursent le tarif exigé : entre 50 et 100 Fcfa. Nulle doute qu’en rentrant, ils n’ont qu’une idée en tête : trouver une occasion de mettre en application ce qu’ils ont vu.
Comment s’étonner que les valeurs morales de notre société soient à la dérive. Aujourd’hui, c’est à une rébellion généralisée contre les valeurs traditionnelles qu’on assiste. L’érosion morale a atteint des proportions très alarmantes. Je me suis essayé dans l’enseignement avant d’embrasser le journalisme. Il m’est arrivé de surprendre des conversations entre des enfants de 10 ans que je n’oserai répéter nulle part. quant aux adolescents, tous leurs sujets de discussion semblent tourner essentiellement autour du sexe. Tous leurs propos sont truffés d’allusions sexuelles.
Le Togo est parmi les pays de la sous-région ouest africaine où le VIH est très répandu. Comment peut-il en être autrement, quand la sexualité devient un ‘’sport’’ que tout le monde peut pratiquer, comme semblent le montrer les films érotiques ? Quand on montre des scènes crues de sexe à des enfants, doit-on s’étonner qu’ils cherchent à ‘’essayer’’. Ni les parents, ni les enseignants ne peuvent rien pour éviter que les enfants soient exposés à ces images. L’âge du premier rapport sexuel n’a jamais été aussi bas et le nombre de partenaires aussi élevé. Il n’est pas rare de voir des petites filles de 14 ans avec un bébé au dos. On connaît les dangers d’une grossesse précoce pour la santé de la mère et de l’enfant.
Que dire des adultes ? Dernièrement, l’épouse d’un ami est venue me voir. Je savais que le couple traversait une crise conjugale, mais j’étais loin de m’imaginer l’origine du conflit. Elle se plaignait d’un certain comportement de son conjoint. Aux dires de la jeune femme, mon ami voulait lui imposer des pratiques sexuelles qu’il avait certainement vues dans les films érotiques. Pour s’être ouverte à moi sur un sujet aussi gênant et délicat, il fallait que le problème ait atteint un seuil alarmant. En clair, elle me demandait d’expliquer à son époux qu’elle n’était pas une pute. Je promis d’en discuter avec mon ami, mais à ce jour, je ne sais comment aborder le sujet. Ce n’est pas un cas isolé. La pornographie est entrée dans les foyers pour y semer la zizanie.
La majorité des films à caractère pornographiques sont produits en occident. Mais, là bas, à ce que je sache, on ne les expose pas partout, surtout pas dans la rue ni dans les endroits publics. En occident, pour voir des images de ce genre, il faut aller les chercher. Chez-nous, ce sont elles qui viennent vous chercher. Elles sont en vente libre partout, sous le nez des agents de police qui semblent trouver cela normal.
Nous vivons dans un Etat où tout semble aller de travers : ce qui est proscrit par la loi est pratiqué à ciel ouvert alors que les droits les plus élémentaires des citoyens (celui de manifester pacifiquement par exemple) sont systématiquement foulés au pied
Si devant certaines situations l’Etat invoque le manque de moyens pour se défendre, nous sommes curieux de savoir comment les pouvoirs publics vont justifier ce laxisme face à un phénomène que seule la vigilance des forces de sécurité suffirait à combattre. Il faut arrêter cette dérive. Il n’y a rien qui rende les fils porno absolument indispensables au point d’autoriser leur libre vente sur les trottoirs et dans les marchés. |