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COMMENT VA MA CITÉ ?

March 2008 - Posts

  • L’insalubrité dans la ville de Lomé : Une responsabilité partagée

    Focus Info #003 - Par Etonam Sossou

    Elue deux fois « la ville la plus propre » de la sous région en 1984 et 1986, la ville de Lomé affiche aujourd’hui une image désastreuse sur le plan de la salubrité. En dépit des opérations de « Lomé ville propre » effectuées de temps en temps pour nettoyer notre capitale sans oublier les gestes des associations de bonne volonté qui militent pour la protection de l’environnement, Lomé tarde à retrouver sa propreté des années 80.

    Le contexte géographique de la ville de Lomé
    L’expansion spatiale de Lomé laisse entrevoir deux parties très distinctes et deux types d’habitat urbain. La première partie appelée « le vieux Lomé » s’étale le long du cordon littoral, regroupant tous les quartiers situés entre la mer et la lagune. Elle est composée de centres commerciaux et du quartier administratif. C’est le cœur de la ville caractérisé le plus souvent par des lots d’habitation de 600m2, des villas de luxe à un niveau et un réseau routier bitumé ou pavé à 90%. La deuxième partie de la ville située au-delà du système lagunaire de la volta qui traverse la capitale togolaise de l’Ouest à l’Est. Elle est caractérisée par un type d’habitat polyvalent où on  trouve un mélange de maisons de luxe et d’habitations à cour commune. La densité dans cette partie de la ville est très forte : plus de 120 habitants par hectare contre 30 dans la première partie.

    La ville de Lomé a une superficie évaluée à 87 km2, composée de 72 quartiers et subdivisée en cinq arrondissements

    L’état de la ville de Lomé
    Un petit tour dans les quartiers pour se rendre compte de la réalité. Les rues sont jonchées de dépotoirs sauvages constitués de sacs en plastique, des boites de conserve et de matières fécales. Les caniveaux et collecteurs sont bouchés par des sachets imperméables et autres déchets qui y sont jetés.

    Les lagunes ne sont pas épargnées. Les riverains ont non seulement relié leur puisard et WC directement à la lagune et aux collecteurs d’eaux pluviales, mais ils y jettent toutes sortes d’ordures qu’ils produisent.

    Les dépotoirs qui sont pour la plupart des décharges autorisées par la municipalité se situent aux points névralgiques de la ville (ceux d’Amoutivé et de Casablanca par exemple). Ce qui constitue un danger pour la population. Ces décharges ne respectent pas les normes de protection de  l’environnement, polluent le sol et l’air mais aussi la nappe phréatique de la ville de Lomé qui est superficielle. Le problème de gestion des ordures ménagères est la cause directe de l’état de délabrement dans lequel se trouve la capitale togolaise. De 1960 à nos jours, Lomé a connu trois stratégies de gestion des ordures.

    La méthode coloniale
    De 1960 à 1974, la voirie avait institué un système de collecte qui permettait aux populations de déverser les ordures ménagères dans de grosses poubelles ou dans des conteneurs placés à côté des latrines publiques. Les agents de la voirie les vidaient et les déchargeaient très loin de la zone urbaine. Pendant cette période les quartiers périphériques étaient laissés pour compte. Les riverains jetaient les immondices aux abords de la lagune et les habitants de l’extrême ouest jetaient les ordures au travers de la frontière ghanéenne.

    La croissance de la population de la ville de Lomé, au début des années 70 va obliger la mairie de Lomé à renoncer à la méthode coloniale et à signer un contrat avec la Société Togolaise d’Enlèvement des Ordures Ménagères et d’Assainissement (SOTOEMA) le 19 juin 1974.

    La gestion de la SOTOEMA
    La SOTOEMA avait opté pour la collecte à domicile. Elle se faisait au moyen de camions qui ne desservent que les quartiers dont les voies sont praticables, deux ou trois fois par semaine. Lorsque le klaxon de la benne retentit, les habitants se précipitent avec leurs paniers d’ordures sur les trottoirs et attendent le passage du véhicule.

    Le travail de la SOTOEMA ne couvrait cependant  pas toute la ville de Lomé. Les causes sont multiples et on peut citer la croissance démographique, l’augmentation des charges sociales, le prix du carburant et des pneumatiques, les prix du matériel de transport et la recette annuelle perçue par la municipalité au titre de la taxe sur l’enlèvement des ordures ménagères qui s’élevait à 36.000.000 FCFA, selon certaines sources. Les difficultés financières rencontrées par la SOTOEMA dans l’exercice de ses travaux et qui étaient dues à ses créances non honorées sur les pouvoirs publics, ont abouti à la résiliation du contrat en 1997. Cette résiliation du contrat de ramassage des ordures ménagères dans la ville de Lomé entre la mairie et la SOTOEMA marque le début de la prolifération des dépotoirs sauvages et la genèse des problèmes de salubrité à Lomé.

    La stratégie actuelle
    Une nouvelle stratégie de la collecte des ordures ménagères est proposée par les études au Projet de Développement Urbain (PDU) et comporte deux phases.

    La pré collecte est devenue une activité créatrice de revenus parce qu’elle est confiée aux associations des  jeunes volontaires de quartiers qui ramassent les ordures depuis les ménages et les convoient vers un dépotoir intermédiaire. Ainsi plusieurs  associations de pré collecte d’ordures ménagères ont vu le jour. Des jeunes hommes passent de maison en maison pour vider les poubelles moyennant une rémunération qui varie entre 500FCFA et 5.000FCFA par ménage selon la quantité d’ordures produites par mois.

    La collecte des dépotoirs intermédiaires de quartier vers la décharge finale d’Agoè est prise en charge par la mairie de Lomé. Elle assurée par des entreprises sous contrat rémunéré. L’entreprise WATTE-RA située à Agoè est l’une des entreprises qui prennent en charge l’évacuation des dépotoirs intermédiaires vers la décharge finale. Elle a à son actif 20 camions composés de 9 bennes tasseuses, 6 portes conteneurs, 5 bennes basculantes et 4 chargeurs. Sa zone de couverture s’étend de la lagune de Tokoin  jusqu’à la frontière d’Aflao en passant par les quartiers Nyékonakpoè, Décon, Fréau jardin, Assivito, Pharmacie de étoiles. Elle enlève mensuellement entre 18000 et 28000m3 de volume d’ordures.

    Cependant la situation des dépotoirs intermédiaires qui sont évacués vers la décharge finale située dans le canton d’Agoè remet en cause cette nouvelle stratégie.

    Les faiblesses de la nouvelle stratégie
    Le montant minimum dont la municipalité a besoin chaque année pour assurer efficacement le ramassage des déchets des sites intermédiaires puis l’enfouissement sur la décharge finale à Agouè est estimé à 1,5 milliards de francs CFA. Mais le décaissement de ce fonds reste difficile.

    L’entreprise WATTE-RA est confrontée quelque fois à des difficultés financières. Se retrouvant parfois, dans l’incapacité de payer le carburant et sa quarantaine d’employés, elle est obligée d’arrêter ses travaux  ou le fait partiellement.

    Les ouvriers travaillant pour les associations de pré collecte des déchets sont souvent mal payés et perçoivent en moyenne 20 000 FCFA par mois. Leur tenue ne répond pas aux exigences de leurs taches, pas de gants ni de bottes et ils ne bénéficient pas de visites médicales. La mauvaise organisation de ce secteur explique le laxisme des ouvriers qui font parfois de mauvais travail.

    Les décharges intermédiaires se situent aux abords des routes principales. Celles qui sont protégées ont vu leurs clôtures tombées par endroits sous la pression des intempéries. Si nous prenons l’exemple de l’ancien dépotoir intermédiaire de la place BONKE, les déchets sont en contact avec le sol. Or dans cette zone la nappe phréatique est superficielle. Les décharges produisent un liquide toxique appelé le lixiviât qui, en s’infiltrant dans le sol, contamine la nappe et souille la lagune.

    Les conséquences sur la santé de la population
    L’état actuel de la lagune de Tokoin est du au passage des débris par les caniveaux aménagés pour récepter les eaux de pluies, vers la lagune. Certaines populations ont transformé ces caniveaux en poubelles, qui après quelque temps dégagent des odeurs nauséabondes. Ces actes en plus des lacunes de la nouvelle gestion des ordures sus énumérées constituent une source de prolifération des maladies telles que le choléra et la fièvre typhoïde. En 2005, sur 1320 cas de choléra enregistrés au Togo dont 30 décès, Lomé comptait à elle seule 1012 et 13 décès. Les districts N°2 et N°3 ont déclaré 580 cas et 6 décès. La fièvre typhoïde quand à elle, selon une source médicale, fait chaque jour des victimes à Lomé.  

    Pour une nouvelle gestion des ordures ménagères
    La municipalité doit envisager une nouvelle méthode de gestion des ordures ménagères qui inclut la modernisation du secteur des déchets solides, la valorisation des ordures ménagères et la restructuration de la collecte des ordures ménagères.

    Comme l’entreprise WATTE- RA, les autres entreprises sous contrat avec la mairie peuvent également mettre à la disposition des prés collecteurs des camions, qui après la collecte « de porte à porte » déverseront directement les ordures sur la décharge finale. Selon un responsable de cette entreprise, ce procédé permet d’éliminer les dépotoirs intermédiaires qu’elle juge dangereux pour la santé de la population et ainsi rendre la zone qui leur a été confiée propre.

    En effet mis à part la récupération des bouteilles et carcasses de véhicules par des structures informelles, il n’existe à Lomé aucun système de récupération des déchets solides. Mais il est démontré qu’il est plus facile de fabriquer des bouteilles et des verres avec des portions recyclées qu’à partir des matériaux bruts. Les matières organiques rentrent dans la fabrication du compost. Les plastiques recyclés servent à la fabrication d’autres objets en plastique. Les papiers issus des poubelles permettent la confection des papiers recyclés.

    La responsabilité de la population est engagée
    La population de Lomé doit cesser de transformer tout endroit vide en dépotoirs sauvages. Certaines personnes trouvent pour arguments la crise économique et attendent la nuit tombée pour vider leurs poubelles dans les rues ou dans les caniveaux. Conséquences, ces quartiers sont toujours inondés en saison pluvieuse ou à la moindre occasion de pluie.

     
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  • Prostitution infantile à Lomé : Un phénomène qui prend des proportions alarmantes et inquiétantes

    AgoraPress - Par John Altman

    Wobedigna Jean Atama
    alias John Altman
    Décécé le 15 juin à l'âge de 37 ans
     

    C’est samedi soir. Alors que je m’ennuie à regarder des films insipides sur les chaînes de télévisions locales à la maison, mon téléphone sonne. C’est un vieil ami. Il me propose une virée à travers les coins chauds de la capitale, comme au bon vieux temps où nous étions étudiants. Ça ne pouvait mieux tomber. Rendez- vous est donc pris pour vingt heures dans un bar sur le boulevard du 13 Janvier.

    Un quart d’heure avant l’heure fixée, je suis sur les lieux. Le ‘’Seven Clash’’, un bar situé sur le Boulevard du 13 Janvier en face de ‘’La Brochette de la Capitale’’, est déjà bondé. Par chance, je trouve une table libre et je m’installe, face à la circulation. La musique est tintammaresque, mais l’ambiance est à la fête et la bonne humeur des consommateurs présents ici est très communicative. Mon ami ne tarde pas à arriver. Après avoir garé sa voiture sur le terre-plein entre les deux voies du boulevard, il me cherche des yeux. Je me lève pour lui faire signe. Il est accompagné de son épouse. « Mais mon cher ami, tu es seul ! Où est donc ta petite amie ? » J’élude la question. Mon ami poursuit : « ne t’en fais pas, on va te trouver de la compagnie. » Sûrement une de ces prostituées qui grouillent dans le coin.

    Tous les Loméens qui connaissent l’endroit savent que les filles qui viennent ici sont  potentiellement des filles de joie. Après plus d’une heure, mon ami fait signe à une fille qui approche sans se faire prier. L’idée de partager notre table avec une spécialiste ne m’enchante pas, mais je voudrais lui poser quelques questions. Aussitôt que la fille s’assied, elle annonce sans détour et sans  la moindre gêne: « chez vous à la maison, ce sera 10.000 FCFA,  mais si vous voulez qu’on s’arrange ici, ce sera 5.000 F. » La femme de mon ami manque d’avaler de travers. Très amusé, je tempère ses ardeurs : « du calme, prends d’abord un pot. Pour le reste, on verra après. » Elle approuve du chef. Je lui laisse le temps de savourer sa première bière avant d’attaquer. Tout cela se déroule sous le regard franchement réprobateur de la femme de mon ami. Mais, Yémi, notre invitée semble se moquer éperdument des états d’âme de l’autre femme du groupe.

    Sans préambule, je lui demande : « est-il vrai qu’on peut se payer ici les services de petites filles entre douze quatorze ans ? » L’air un peu contrarié, elle répond : «  comme si vous ne le saviez pas ! Elles ont même plus de succès que les filles de mon âge et celles qui sont plus âgées. Si  vous voulez, vous pouvez même trouver des filles de dix ans. »  Le verre que l’épouse de mon ami avait levé pour boire une gorgée resta suspendu devant son visage. Les yeux ronds, elle regarde celle qui venait de lâcher ces mots comme si cette dernière avait blasphémé, ce qui, d’une certaine façon, était.

    Des fillettes déambulent sur les deux trottoirs du boulevard dans des tenues qui ne laissent aucun doute sur les intentions qui les amènent en ces lieux. Le visage outrageusement maquillé, la tenue plus que suggestive et  mettant à nu un corps à peine pubère, elles attendent un éventuel client. Il y en a qui dansent sur les trottoirs, de la façon la plus obscène qui soit.  D’autres fument tranquillement, les yeux perdus dans le vague, plongées dans une rêverie dont elles n’émergent que lorsqu’un client leur adresse la parole. Pour le père d’une petite fille de sept ans que je suis, c’est un spectacle très affligeant. Comment ces enfants en sont-elles arrivées là ? Où sont donc leurs parents ? Toutes ces petites filles ne sont quand-même pas orphelines de père et de mère ?

    De temps en temps, un homme s’arrête, échange avec l’une d’elles quelques mots avant de s’en aller seul quand il n’y a pas d’accord sur le prix, ou suivi par la fillette quand la situation convient à chacun des deux. Il serait peut-être important de préciser qu’aucun des hommes qui abordent les petites filles n’a leur âge. Les hommes que je vois souvent parler aux petites filles ont au moins 25 ans. Il y a même des quadragénaires et des quinquagénaires. Je demande à  ma cavalière d’un moment si elle peut m’appeler l’une d’elle, en la rassurant que c’était juste pour lui poser quelques questions. Mise en confiance, elle se lève et traverse le boulevard.

    Quelques instants plus tard, la voilà qui se penche et glisse quelques mots à l’oreille d’une fillette. La petite fille regarde dans notre direction, semble hésiter un petit moment puis finalement, se décide. Yémi prend la petite par la main et toutes les deux nous rejoignent. « On se connaît », annonce Yémi. Je suis frappé par les traits bouffis de l’enfant que j’ai en face de moi. Quel âge peut-elle avoir ? Pas plus que treize ans. Avec ses  yeux rouges et ses traits tirés, je me dis en la regardant qu’elle doit consommer de la drogue. Elle ne montre aucun signe de timidité. La situation ne doit rien avoir d’inhabituel pour elle. La femme de mon ami qui a maintenant compris mes intentions sourit à l’enfant et lui demande de s’asseoir à côté d’elle. C’est elle qui demande à la petite : « tu bois quelque chose ? » Celle-ci consulte Yémi du regard avant de répondre : « j’aurais bien voulu une bière, mais, j’ai faim. Je préfère manger des frites d’igame, si cela ne vous dérange pas. » Je lui dis qu’elle peut commander des frites et une boisson sucrée, pas de boisson alcoolisée. « Que craignez-vous, que je me saoule ? Je résiste beaucoup à l’alcool, vous pouvez demander à Yémi. » Celle-ci confirme de la tête. Les questions qui me brûlent les lèvres m’empêchent de m’attarder sur ce sujet. Autour de nous, personne ne semble choqué que des hommes, sur le mauvais côté de la trentaine soient sur le point d’embarquer une petite fille pour avoir des relations sexuelles avec elle.

    Nous la laissons savourer son plat. Quand elle a fini, je lui demande si elle serait d’accord pour rentrer avec moi. Je précise mon âge. Elle regarde tour à tour le visage de chacun de nous avant de répondre : « vous vous moquez de moi. Vous n’en avez pas du tout l’intention. Yémi m’a dit que vous vouliez juste me poser quelques questions. » Je dus avouer que c’était vrai. Il ressort de la suite de notre entretien que l’âge du client n’entre pas du tout  en ligne de compte. « J’ai quelque chose qu’il veut et moi je veux son argent. S’il me demandait de l’épouser, là ce serait différent. Il y en a qui sont trop vieux et d’une laideur repoussante. Ils demandent parfois qu’on leur fasse des trucs bizarres. C’est dégoûtant, mais ce n’est qu’un petit moment désagréable à passer. » Nous sommes très choqués d’entendre de tels propos de la bouche d’une fillette de douze ans. Je lui fais remarquer qu’à son âge, il est trop tôt pour avoir des relations sexuelles avec un homme. A ma grande surprise, la petite rit gaiement avant de rétorquer : « votre conseil arrive trop tard. Et puis, de qui dois-je recevoir la permission de faire usage d’une chose dont je suis l’unique propriétaire ? » Cette fois, c’est le comble. Mon ami et sa femme sont sur le point de dire quelque chose, mais craignant que leurs remarques ne déplaisent à l’enfant qui risquait alors de partir, je leur fais signe de se taire.

    Je lui demande si ses parents sont en vie. Elle répond par l’affirmative. Sont-ils au courant de ce qu’elle fait. Elle hésite avant d’avouer finalement qu’elle a quitté la maison pour vivre avec des amies qui font la même chose qu’elle. C’est seulement alors que je pose la question qui me tient le plus à cœur depuis le début de l’entretien : « qu’est-ce qui te pousse à faire ce que tu fais ? Tes parents ne s’occupaient pas bien de toi ? » Ici, j’admire sa franchise quand elle laisse tomber négligemment : « des amies m’ont dit qu’on pouvait gagner beaucoup d’argent en le faisant. Je constate qu’elles ne m’ont pas trompée. » Je lui demande combien elle gagne. « Ça dépend, il arrive que je reçoive plus de cinq clients. Des fois, je rentre bredouille. Mais dans l’ensemble, ça va. »  Qu’est-ce qu’elle fait de l’argent qu’elle gagne ? Travaille-t-elle pour quelqu’un ou pour son propre compte ? La réponse est sans appel : « ça ne vous regarde pas. Est-ce que je peux partir ? » C’est clair, je viens de poser la question de trop. A quoi bon la retenir ? Toutefois, la femme de mon ami lui donne ce conseil : « quitte tes amies et retourne à la maison. Tu mets ta vie en danger sans le savoir. » Sans lui répondre, la petite se tourne vers moi et demande timidement : « monsieur, est-ce que vous pouvez me donner cinq cents francs ? » J’accède à sa requête en lui faisant remarquer qu’elle vient de me dire qu’elle était financièrement à l’aise, grâce à son métier. Elle ne relève pas.

    Brusquement, le coin ne nous enchante plus. Nous payons notre addition et nous nous apprêtons à partir quand Yémi, accrochée à mon bras me fait comprendre que je lui dois une compensation de mille francs, pour l’avoir retenue, ce qui a pu lui faire perdre un éventuel client. Décidément, ces filles ont le sens du commerce. Nous démarrons en direction du ‘’Panini’’, un autre bar très fréquenté situé à 300 m. C’est la même ambiance et le même décor. Parmi les nombreuses prostituées, il y a des enfants comme d’où nous venons. Nous ne nous arrêtons pas. Ni mes amis, ni moi n’avons plus envie de contempler ce spectacle désolant. On se décide pour un endroit plus calme et plus respectable.

    D’après ma petite enquête des jours qui ont suivis cette triste soirée, la plupart des enfants sont issues de milieux défavorisés certes. Mais, s’il y a quelques années c’était souvent des parents ou des proches peu scrupuleux qui les motivaient, depuis peu, de plus en plus d’enfants se présentent spontanément en ces lieux avant d’être prises dans l’engrenage par des souteneurs et des maquereaux. Elles ont entendu dire qu’on pouvait y gagner beaucoup d’argent. C’est une fois dans le milieu qu’elles comprennent qu’en réalité, la moisson de leurs efforts sera faite par de tierces personnes.

    Aujourd’hui, le constat est accablant : de jour comme de nuit, ceux qui le veulent peuvent s’acheter le charme d’un enfant de très bas âge. Quel plaisir peut-on tirer d’une si vile action ? Allez-y savoir. Ces névrotiques agissent à visage découverts, dans des endroits connus par tous comme abritant ou accueillant des enfants prostituées. Cela témoigne de l’impuissance ou de la passivité du gouvernement face à un fléau que beaucoup de Togolais et des organisations de la société civile dénoncent quotidiennement. Toutes les mesures annoncées par le gouvernement pour combattre le phénomène ne sont pour l’instant qu’un ‘’catalogue de bonnes intentions’’. Rien de concret n’a été entrepris pour dissuader les pratiquantes ni pour faire comprendre à ceux qui abusent de leur innocence (soit en les poussant à se prostituer soit en ayant des rapports sexuels avec elles) qu’ils se livraient à des pratiques répréhensibles qui les exposent à de lourdes sanctions. Comment peut-on expliquer que ces pratiques licencieuses se déroulent sous les regards indifférents des agents des forces de l’ordre qui passent plusieurs fois par nuit devant ces lieux, dans leurs véhicules 4x4 ? Le comble, c’est que les deux bars que nous avons visités encadrent un commissariat de police, celui du premier arrondissement !

    Qu’est-ce qui rend le phénomène si difficile à combattre ? Je ne le comprends pas. Est-il normal qu’une fillette de douze ans se promène sur les trottoirs à une heure avancée de la nuit, habillée comme une pute ? Pourquoi les nombreuses patrouilles policières qui sillonnent les rues de la capitale les regardent-elles sans rien faire, alors qu’ils connaissent leurs intentions ? Pourquoi ne les arrêtent-on pas, non pas  pour les conduire en prison, mais pour qu’elles dénoncent ceux qui les exploitent ?

    Il est bien entendu clair que ces enfants sont d’innocentes victimes d’une pratique licencieuse  que la raison humaine ne saurait accepter. Le gouvernement doit tout mettre en œuvre pour arrêter ça. La situation n’est plus tolérable.

     
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  • Banalisation de la porno au Togo : Des images perverses et obscènes au nez et à la barbe de tous

    AgoraPress - Par John Altman

    On les exposent sur les boulevards et dans les marchés. On se croirait au quartier rouge d'Amsterdam.
    Il est 17 heures trente.
    A cette heure de sortie de bureau, le boulevard du 13 est noir de monde. Les pétarades des motocyclettes et des voitures sont assourdissantes. Un nuage opaque de fumée rend l’air presque irrespirable. Sur les trottoirs envahis par les revendeurs, des citoyens moyens comme moi, rentrent à la maison par leurs propres moyens, en jouant des coudes pour se frayer un passage dans cette masse compacte.

    Je ne suis pas pressé. Une fois n’est pas coutume, j’ai un peu d’argent dans les poches et je voudrais profiter pour faire quelques achats, des DVD de films américains de quelques célébrités que j’affectionne particulièrement. Je m’intéresse donc aux étagères des revendeurs de films (piratés pour la plupart) qui s’alignent sur les trottoirs.

    Dès mon premier arrêt je suis saisi par la photo agressive de couverture d’un film érotique présentant un couple en plein ébat. Elle n’est pas la seule. Les deux dernières rangées de l’étagère de notre revendeur ne sont garnies que par des films de ce genre. Elles sont bien visibles par les passants. D’ailleurs, ceux-ci, par étonnement ou par intérêt (allez-y savoir), s’arrêtent pour les regarder avant de reprendre leur chemin en secouant la tête. Juste derrière, un groupe d’écoliers arrive en piaillant. Ils s’arrêtent à ma hauteur et portent immédiatement leurs regards sur les images indécentes exposées en pleine rue. Je suis abasourdi. Le plus âgé parmi ces enfants n’a pas plus de dix ans. Quand j’avais leur âge, de telles images ne circulaient que sous le manteau, entre les adultes qui réprimandaient sévèrement les petits qui avaient le culot de vouloir regarder. Sur un ton autoritaire je lance : « déguerpissez immédiatement ou je vous ramène à l’école où le maître se fera un plaisir de s’occuper de vous. » Les enfants coupant net leurs commentaires salés détalent en gloussant.

    C’est seulement à ce moment que le revendeur qui a suivi la scène assis un peu à l’écart, s’approche de moi, un sourire commercial aux lèvres. « C’est la même chose tous les soirs. »  Surpris, je lui demande avec sarcasme : « et ça vous amuse apparemment ? »  Sans se départir de son sourire, il explique : « que puis-je ? Tout le long du boulevard, chaque vendeur en a sur ses rayons. Ils en ont regardé avant d’arriver à mon niveau et ils en verront d’autres avant d’arriver à la maison. Alors, à quoi bon se fatiguer à les chasser ? » Dégoûté, je renonce à mon idée de départ et je m’éloigne sans un mot de plus. 

    Moins de trente mètres plus loin, je tombe sur un autre vendeur. Cette fois, je me trouve en face du commissariat du troisième arrondissement, sur la seconde voie du boulevard du 13 janvier. Des agents de police, debout à l’entrée du poste, tiennent une conversation en regardant dans la direction où je me trouve. Ils ne peuvent manquer de voir les horreurs qui sont proposées aux passants. Mais de toute évidence, cela n’a rien d’anormal à leurs yeux. Le fait même que ce revendeur ait eu le culot de venir exposer sa marchandise à cet endroit prouve qu’il était assuré de ne courir aucun risque.

    Comme l’avait affirmé le premier revendeur chez qui je me suis arrêté, tous ses autres compères avaient exposé des films pornographiques bien en évidence sur leurs étagères.

    Il y a deux jours, j’étais au marché d’Akodésséwa pour me ravitailler en vivres. Je m’approche d’une revendeuse de riz. A côté d’elle, une dame propose des médicaments, parfois sans étiquette, de provenance douteuse que de nombreuses femmes vendent ici. N’étant pas consommateur de ces produits, parce que averti des dangers, je ne m’y intéresse pas. Mais je tombe en arrêt devant une image qui en principe n’a rien à faire ici. Sur une boite, s’étale en gros plan l’image d’un homme et d’une femme occupés à jouer à la bête à deux dos. La dame, quelque peu hilare s’est rendue compte de mon étonnement et est sur le point de dire quelque chose, mais je la devance: « mais, madame, que vient chercher cette image dans vos marchandises ? » Elle a de plus en plus de mal à maîtriser un fou rire. C’est en hoquetant et les larmes aux yeux qu’elle répond : « grand frère, cette boite contient un médicament.  Vous faites une drôle de tête. Ne me dites pas que c’est la première fois que vous voyez une telle image. » J’avoue à la jeune femme que c’est bien la première fois que je vois, en plein marché et à une heure de grande animation une telle horreur. « Ce n’est pas une horreur, explique la dame. C’est un acte naturel. D’ailleurs, c’est l’emballage d’origine d’un médicament de fabrication chinoise très efficace contre la faiblesse sexuelle. Faites le tour du marché et revenez me dire s’il y a une seule revendeuse de médicaments qui n’en propose pas. » Je ne suis que peu satisfait par cette explication. « Est-ce là une bonne raison pour montrer cette photo à tout le monde, y compris aux enfants qui passent et ne s’embarrassent pas pour regarder ? » De nouveau, elle éclate de rire avant de répondre : « puisque vous semblez si malin, dites-moi comment je vais vendre mes médicament si personne ne les voit. » Sa bonne humeur commence par m’irriter. J’achète mon riz et je m’éloigne, suivi par le regard amusé des deux dames.

    Je fais le tour du marché en m’intéressant particulièrement aux revendeuses de médicaments. Après seulement quelques pas, je suis amplement édifié. Mon dégoût pour ces images doit être perceptible par les revendeuses. A la façon dont elles me regardent, je ne dois être à leurs yeux qu’un pauvre tartare. Je rentre chez-moi songeur.

    Des ‘’vidéo clubs’’ ont poussé comme des champignons dans les quartiers de la capitale à Lomé et à l’intérieur du pays. On y propose tous les genres de films. Mais c’est à l’heure de l’incontournable film érotique que les propriétaires de ces lieux font salle comble. De petits enfants y ont libre accès pour peu qu’ils déboursent le tarif exigé : entre 50 et 100 Fcfa. Nulle doute qu’en rentrant, ils n’ont qu’une idée en tête : trouver une occasion de mettre en application ce qu’ils ont vu.

     Comment s’étonner que les valeurs morales de notre société soient à la dérive. Aujourd’hui, c’est à une rébellion généralisée contre les valeurs traditionnelles qu’on assiste. L’érosion morale a atteint des proportions très alarmantes. Je me suis essayé dans l’enseignement avant d’embrasser le journalisme. Il m’est arrivé de surprendre des conversations entre des enfants de 10 ans que je n’oserai répéter nulle part. quant aux adolescents, tous leurs sujets de discussion semblent tourner essentiellement autour du sexe. Tous leurs propos sont truffés d’allusions sexuelles.

    Le Togo est parmi les pays de la sous-région ouest africaine où le VIH est très répandu.  Comment peut-il en être autrement, quand la sexualité devient un ‘’sport’’ que tout le monde peut pratiquer, comme semblent le montrer les films érotiques ? Quand on montre des scènes crues de sexe à des enfants, doit-on s’étonner qu’ils cherchent à ‘’essayer’’. Ni les parents, ni les enseignants ne peuvent rien pour éviter que les enfants soient exposés à ces images. L’âge du premier rapport sexuel n’a jamais été aussi bas et le nombre de partenaires aussi élevé. Il n’est pas rare de voir des petites filles de 14 ans avec un bébé au dos. On connaît les dangers d’une grossesse précoce pour la santé de la mère et de l’enfant.


    Que dire des adultes ? Dernièrement, l’épouse d’un ami est venue me voir. Je savais que le couple traversait une crise conjugale, mais j’étais loin de m’imaginer l’origine du conflit. Elle se plaignait d’un certain comportement de son conjoint. Aux dires de la jeune femme, mon ami voulait lui imposer des pratiques sexuelles qu’il avait certainement vues dans les films érotiques. Pour s’être ouverte à moi sur un sujet aussi gênant et délicat, il fallait que le problème ait atteint un seuil alarmant. En clair, elle me demandait d’expliquer à son époux qu’elle n’était pas une pute. Je promis d’en discuter avec mon ami, mais à ce jour, je ne sais comment aborder le sujet. Ce n’est pas un cas isolé. La pornographie est entrée dans les foyers pour y semer la zizanie.


    La majorité des films à caractère pornographiques sont produits en occident. Mais, là bas, à ce que je sache, on ne les expose pas partout, surtout pas dans la rue ni dans les endroits publics. En occident, pour voir des images de ce genre, il faut aller les chercher. Chez-nous, ce sont elles qui viennent vous chercher. Elles sont en vente libre partout, sous le nez des agents de police qui semblent trouver cela normal.

     Nous vivons dans un Etat où tout semble aller de travers : ce qui est proscrit par la loi est pratiqué à ciel ouvert alors que les droits les plus élémentaires des citoyens (celui de manifester pacifiquement par exemple) sont systématiquement foulés au pied

    Si devant certaines situations l’Etat invoque le manque de moyens pour se défendre, nous sommes curieux de savoir comment les pouvoirs publics vont justifier ce laxisme face à un phénomène que seule la vigilance des forces de sécurité suffirait à combattre. Il faut arrêter cette dérive. Il n’y a rien qui rende les fils porno absolument indispensables au point d’autoriser leur libre vente sur les trottoirs et dans les marchés.

     
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  • Les jeunes Loméens et la drogue

    Focus Info # 02 du 6 mars 2008 - Par Edem Pédanou

    Une dizaine de jeunes, autour d’un four artisanal en argile d’où émanent de petits tuyaux, aspirent de longues et profondes bouffées de cannabis, qu’ils conservent le plus longtemps possible dans leurs poumons. L’ambiance est conviviale en ce matin du mardi 5 février 2008, dans un ghetto situé dans un bas-fond derrière une ancienne salle de cinéma désaffectée de Lomé. Avant même de s’approcher des lieux, une lointaine odeur de fumée se fait sentir. On y a accès moyennant deux cents francs CFA.

    Le visage bouffi pour certains et pour d’autres des lèvres noircies par la fumée de cannabis, ces jeunes « prennent du bon temps », tout en discutant oisivement de tout et de rien, dans un argot propre aux Loméens.  Deux d’entre eux, visiblement plongés dans leurs pensées ne descendent de leurs nuages que pour tirer sur la gigantesque pipe de circonstance.

    Le dealer, une dame d’une trentaine d’années, un enfant au dos, rajoute de temps en temps une bonne dose d’herbe tout en s’assurant qu’elle s’enflamme. Nous voici devant la triste réalité des jeunes Loméens qui s’enfoncent de plus en plus dans la spirale des drogues.

    Des notions de base
    Avant toute chose, il nous importe de jeter les bases de notre enquête en définissant plus clairement les drogues dont nous parlons.

    Ainsi, la drogue est une substance d’origine naturelle (plante, feuille, écorce) ou synthétique (produit chimique préparé en laboratoire), qui agit sur l’organisme d’un sujet qui en a consommé, en modifiant ses fonctions physiologiques, ses sensations et son comportement. Le terme drogue est utilisé pour désigner toute substance ayant une action sur le système nerveux central (cerveau). Il existe des drogues dites licites dont la vente est libre (tabac, alcool) et des drogues illicites ou interdites : ce sont les stupéfiants et substances psychotropes tels le cannabis, la cocaïne et l’héroïne. Ici, il s’agit plus de parler de ces drogues illicites et de leurs effets sur l’individu, que de celles tolérées. La consommation régulière et abusive d’une drogue fait d’une personne, un toxicomane. On dit qu’elle est pharmacodépendante et ne peut se passer de sa drogue. Elle en devient esclave. L’usage du produit toxique dérègle le système nerveux central, le cerveau puis détériore l’organisme.

    En effet, la toxicomanie touche toutes les classes sociales. L’usage de la drogue est un signe d’un malaise social, la réponse à une angoisse. Les facteurs sont variables. Il existe des facteurs sociaux (pauvreté, chômage, la disponibilité et la circulation des drogues…), des facteurs familiaux (carence affective, divorce, absence parentale), des facteurs individuels (curiosité, imitation, adolescence). C’est ce qui explique la vulnérabilité des jeunes.

    La phase initiatique du cannabis
    Parmi les premiers toxiques utilisés, figure le cannabis (chanvre indien, gué, ganja, marijuana) qu’on enroule généralement dans du papier. L’entrée dans la toxicomanie se fait presque toujours par la consommation de cette herbe banale et mystérieuse qui pousse un peu partout. Elle se roule à la main, sous forme de « joint » ou « Spliff » qui circule à la ronde parmi les jeunes en mal de sensations. Elle est parfois mêlée au tabac, on dit qu’elle est «coupée », ou mélangée à de l’alcool, sous forme de cocktail. Le cannabis est aujourd’hui l’une des premières drogues auxquelles les jeunes sont confrontés. C’est pour ainsi dire, la drogue initiatique par excellence. Une dose de cette herbe pèse environ cinq (5) grammes et coûte cinquante (50) à cent (100) francs CFA.

    Il y a deux décennies environ, on était sûr de trouver du cannabis dans certains quartiers chauds du centre-ville de Lomé, surtout à Kodjoviakopé, Nyekonakpoé, Amoutivé ou Bè. Aujourd’hui, on trouve des dealers un peu partout en ville, dans presque tous les quartiers, à quelques centaines de mètres des établissements scolaires et dans les banlieues. Quant au Togo profond, il est atteint jusque dans le hameau le plus reculé, où on pratique même parfois la culture de « l’herbe vertueuse ».

    De même, l’âge minimum des fumeurs de marijuana ne cesse de s’abaisser. Naguère de dix huit ans, il est actuellement de dix à quinze ans, et parfois moins, même si la plupart des drogués se situent entre seize et quarante ans.

    Dans le cadre de notre enquête, une méthode peu orthodoxe, mais sans doute plus réaliste a consisté à visiter des endroits où les accrochés de la ganja se fournissent et à évaluer la distance qu’il leur faut parfois parcourir parce que l’environnement avoisinant arrive à découvrir où ils se fournissent. Ils préfèrent aller là où on ne les connaît pas trop et où ils ont le plus de liberté.

    Ainsi, comme ils en ont l’habitude surtout les week-ends, nous avons imité ces jeunes loméens, en franchissant la frontière ghanéenne en passant par les barrières de Cassablanca et d’Adidogomé.

    Les voyageurs des week-ends ghanéens
    Issus de toutes les classes sociales, ce sont tant des jeunes de la rue que des étudiants, élèves ou apprentis qui, face aux fréquentes descentes de la police sur les lieux habituels d’approvisionnement ou par désir de fumer incognito et en toute liberté, préfèrent se rendre au Ghana.

    Ils désertent ainsi ces quartiers mal éclairés, ces maisons inachevées et abandonnées ou ces cimetières qui étaient leurs endroits de prédilection.

    Il est presque 8 heures lorsque nous franchissons la barrière de fortune en ce dimanche 10 février 2008, sans fouille ni vérification de pièces d’identité. Du moins, les seules pièces à présenter aux douaniers devisant sous un manguier sont celles de cinquante ou cent francs CFA.

    Juste après la petite colline nous séparant des douaniers, une bande de jeunes, avec qui nous avons traversé la frontière, allume un joint en toute liberté.

    Après une heure de marche à travers un sentier bordé de champs de manioc, nous débarquons dans un petit village. Nous franchissons une cour commune où des villageois assis devant leurs cases en banco ne sont guère surpris de nous voir.

    A cinq mètres d’une autre cour, mon guide siffle une rengaine et la réplique ne se fait pas attendre.

    Un borgne, torse nu, sort d’un hangar en paille surbaissé. Après m’avoir présenté comme un «accroché », mon guide me fait asseoir sur un banc de fortune en bambou, sous le hangar, où se trouvait une dizaine de jeunes fumeurs de cannabis. Après de chaudes poignées de mains, ils continuent à fumer leurs énormes «spliffs » en forme d’entonnoir. « Ici la dose est plus consistante et moins chère. Avec cinquante francs, on peut se procurer une dose semblable à celle de cent francs à Lomé » m’explique l’un deux, les yeux noisette rougis par l’effet de la fumée.

    Mon guide s’étant éclipsé avec le dealer, revient quelques minutes après avec à la main, un colis d’herbe empilée et roulée dans un morceau d’emballage de ciment, de vingt centimètres de longueur et avec le diamètre d’un saucisson. Dans le jargon, ce paquet s’appelle « tin » et coûte mille (1000) francs CFA. «Avec, on peut rouler une quarantaine de petits joints », me confie-t-il.

    Un peu plus loin dans une cour voisine, l’atmosphère est plus détendue et l’ambiance festive. Nous découvrons un groupe de fumeurs aux allures artistiques. Au son d’un djembé (tambour), ils improvisent des chansons, faisant parfois l’apologie de la marijuana. Un duo visiblement très inspiré, raconte dans un flot de rap, son quotidien, apparemment très lié au cannabis. C’est l’euphorie totale. Un adolescent de quatorze ans tout au plus, assis tête baissée, s’accroche à chaque note de cette musique qu’il savoure. On a plutôt l’impression que l’effet de cette drogue développe en lui une certaine sensibilité de l’ouie. Un autre aux yeux hagards secoue la tête et sourit très souvent. Ces jeunes togolais qui viennent à la quête
    d’un bonheur illusoire, perdent la notion du temps. « D’habitude, ils viennent plus nombreux, font la fête et repartent très tardivement avec une provision consistante pour toute la semaine, qu’ils dissimulent dans leurs tambours ou ailleurs », me confie mon guide.

    Au retour de notre randonnée, notre colis d’herbe caché dans le grand mouchoir du guide, nous franchissons la barrière sans inquiétude, tout comme ces voyageurs des week-ends ghanéens. Au passage, nous saluons amicalement les douaniers qui discutaient encore paisiblement.

    Des effets ignorés ou banalisées par les usagers
    L’abus de cette drogue à court ou long terme, n’est pas sans effet sur la santé de ses usagers. Ainsi, à ce sentiment de bonheur (euphorie) succède une phase d’illusions et d’hallucinations. Le sujet excité à la prise de cannabis souffre à la longue de dérèglements délirants. Il rêve éveillé et fait des erreurs sur le temps et l’espace. « Il peut également souffrir de lésions affectives qui ne sont rien d’autre que des troubles de l’humeur de type euphorique ou, au contraire, dépressif et anxieux, lesquels peuvent alterner rapidement au cours de l’ivresse du chanvre » , écrit le professeur français Pierre DENIKER dans son livre intitulé les Drogues, Trafic et contagion.

    Ces effets sont souvent ignorés et banalisés par les usagers du cannabis, qui estiment qu’il développe en eux d’extraordinaires vertus. Au Togo, une idée préconçue et souvent erronée de ces toxicomanes, à la vue de malades mentaux dans les rues, est celle qu’ils ont été envoûtés ou intoxiqués par une autre substance. Cependant, plus graves que ceux engendrés par le cannabis, sont les effets de la consommation de la cocaïne et de l’héroïne qui sont également prisées au Togo.

    Ainsi, selon le Secrétaire Permanent du CNAD (Comité National Anti-Drogue), le Lieutenant-colonel Wanta BADOMBENA, l’intensification du trafic de ces drogues majeures a alimenté le terrain de la consommation de toutes les drogues.

    « Les toxicomanes togolais consomment toutes les drogues. Parmi toutes, le cannabis est le plus consommé à près de 98%. Depuis les dix dernières années, l’héroïne et la cocaïne sont de plus en plus utilisées par voie intraveineuse », affirme-t-il.

    « Une étude menée en 2003 sur le lien entre la consommation de drogues et la contamination du VIH/SIDA, a montré que 4,99% des toxicomanes au Togo utilisent les drogues par voie injectable », précise-t-il.

    Une frontière vite franchie
    La consommation de ces drogues nécessite plus de moyens financiers, par le coût plus élevé de leur dose. Ainsi, une dose de cocaïne ou d’héroïne emballée dans un papier plastique ou d’aluminium pèse 10 mg, est appelé « binch » ou « pinch » et coûte cinq cent (500) à mille (1000) francs CFA dans les ghettos. Dans les milieux huppés, la même dose coûte de deux mille cinq cent (2500) à cinq mille (5000) francs CFA.

    Une frontière est franchie quand l’usager en arrive à l’injection de la drogue, qui fait toujours un peu peur. Avant de s’y aventurer, il lui arrive d’essayer l’absorption nasale. Avec une paille, on aspire une «ligne» ou raie de drogue disposée sur une surface plane. Le toxique peut également être placé sur du papier d’aluminium que l’on chauffe à la flamme avant d’en aspirer les vapeurs.

    Finalement, on en vient à l’injection. Elle se fait directement par voie veineuse. Le toxicomane dit alors qu’il « se fixe », ou qu’il se fait un « fix ». Dans les milieux aisés, le sujet a en permanence sur lui ou cachée en lieu sûr, sa trousse minuscule dans un petit sac contenant la seringue et l’aiguille, de l’eau ou du sérum, du coton, une cuillère à soupe et une bande de caoutchouc qui servira pour le garrot. Si le produit à injecter est livré sous forme de poudre, ce qui est le cas le plus fréquent, celle-ci va être diluée dans l’eau au moyen de la
    cuillère placée au-dessus d’une flamme quelconque. Généralement, on filtre la solution à travers un coton en l’aspirant dans la seringue. Puis on place le garrot et l’injecte.

    Comme pour le joint, la consommation peut se faire convivialement par le partage de la seringue. On peut ainsi être contaminé par l’hépatite B ou le SIDA.

    Quand ils sont « accros », les toxicomanes sniffent ou se piquent plusieurs fois par jour, au profit des dealers qui étendent la drogue avec davantage de poudre. Celle-ci peut être un produit inerte comme le talc, le bicarbonate ou un médicament détourné, un barbiturique par exemple, ce qu’ils ignorent habituellement. Ce flou comporte des dangers et des avantages.

    Il y a quelque avantage à ce qu’un jeune se croit « accroché » à la cocaïne, alors qu’il ne s’injecte qu’un mélange moins dangereux. Malheureusement, lorsqu’il tombera sur de la drogue plus pure, il risque de faire une overdose ou surdosage.

    A Kodjoviakopé, non loin de la frontière Togo-Ghana, nous avons visité un bar fictif, où se vendent aussi bien du cannabis que de l’héroïne ou de la cocaïne. Le dealer, un homme d’une quarantaine d’années atteint d’une calvitie irréversible, des allures de Tony Montana dans Scarface, dans ses fringues « dernier cri ». Il arbore des boucles d’oreilles en or massif et autres bijoux. Ce maquis de toxicomanes qui connaît une notable affluence de jeunes, est également un lieu important de recel en tout genre. Lorsqu’ils finissent par se ruiner en dépensant de l’argent en espèces sonnantes et trébuchantes, les toxicomanes les plus « accros » surtout, viennent y échanger des objets de grande valeur contre des doses de drogue. Des téléphones portables aux bijoux sertis de pierres précieuses, tout y passe.

    Une jeune métisse que nous y avons rencontrée, 25 ans environ, maigre, très pale, le visage émacié et le nez coulant, après y avoir englouti sa voiture et ses effets vestimentaires, est aujourd’hui obligée de vendre ses charmes pour se procurer sa dose.

    Un frein au développement du pays
    Le constat est d’autant plus flagrant que les braquages et la prostitution sont devenus monnaie courante à Lomé. Dans les ghettos de Bè ou Amoutivé, les téléphones portables volés se revendent comme des petits pains. En dehors de ses effets néfastes sur la santé de l’individu, principalement les troubles psychiques, l’usage de la drogue amène à poser des actes non recommandables. Sans oublier que la détention de la drogue est un délit puni par la loi, son usager est souvent auteur d’actes de délinquance qui le mettent en conflit avec la police. Pour s’en procurer par tous les moyens, il est obligé de se livrer au vol et à la prostitution. En outre, sous les effets psychologiques, le toxicomane devient violent envers les membres de sa famille. Ses parents sont souvent appelés à faire face aux différents forfaits qu’il commet et aux différentes maladies dont il est victime et cela occasionne des dépenses financières excessives.

    Sur le plan social, la consommation de la drogue engendre une augmentation de taux de criminalité, ce qui génère les vols à mains armées, les braquages et par là la violence urbaine se répand. Les usagers de la drogue sont souvent absents sur les lieux de travail. Ils sont souvent victimes d’accidents de travail. Aussi, l’usage des drogues pousse t-il les jeunes à abandonner l’école. Les parents et parfois l’Etat investissent assez de moyens financiers pour la désintoxication et la réinsertion sociale du toxicomane. Tout ceci constitue un frein au développement du pays.

    De la cure de désintoxication à la réinsertion sociale
    La cure de désintoxication est un acte médical qui consiste à retirer la toxine de la drogue de l’organisme d’un toxicomane. La désintoxication fait partie d’un processus de prise en charge qui comprend aussi la post-cure et la réinsertion sociale. Selon le biologiste Lieutenant-colonel Wanta BADOMBENA, lorsque toutes les phases ne sont pas appliquées successivement à un malade, la cure de désintoxication seule donne souvent des rechutes.

    Le Professeur Pierre Deniker, quant à lui, estime qu’il faudrait avant la cure, considérer deux cas de toxicomanies. « Dans les cas de toxicomanies légères ou discontinues, il est possible de conduire la désintoxication de façon ambulatoire avec un soutien psychologique régulier, une psychothérapie », écrit-il. « En cas de dépendance confirmée, poursuit-il, la route est longue et semée d’embûches qui conduit à la libération de la drogue et à la guérison de la toxicomanie ». De ce fait, il faudrait une certaine dose de volonté de la part du sujet. « Lorsque le toxicomane accepte de se soumettre aux soins et s’implique dans le processus, il s’en sort efficacement. Il y en a qui s’en sont sortis et ont témoigné en écrivant des livres », conclut le Lieutenant-colonel BADOMBENA.

    La réinsertion sociale quant à elle fait partie du processus de prise en charge médico-psychologique du toxicomane. Après la cure de désintoxication qui consiste à sevrer l’usager de la drogue, le toxicomane passe au stade de post-cure qui vise à substituer à la drogue, des capacités personnelles d’ordre psychosocial et affectif. Ce qui lui permet de se prendre en charge sans la drogue. Et la dernière phase est la réinsertion sociale, familiale, professionnelle. Cette réinsertion permet de donner au toxicomane désintoxiqué le moyen de vivre une vie professionnelle et matérielle autonome. Il peut apprendre un métier, se recycler et exercer un travail pour gagner sa vie.

    Au Togo, jusqu’en 2006, il n’existait pas de centre de traitement spécialisé pour la prise en charge des toxicomanes. Néanmoins, des structures sanitaires leur offraient quelques soins.  Il s’agissait :
    - de l’Hôpital psychiatrique de Zébévi d’Aného
    - du service de neurologie du CHU-CAMPUS
    - du service de psychiatrie et de psychologie du CHU-CAMPUS
    - et d’autres services et cliniques privés de Lomé

    Tous ces services pouvaient désintoxiquer un toxicomane et lui administrer certains soins nécessaires pour son sevrage. A partir du 26 juin 2006, une unité spéciale d’assistance médico-psychologique des toxicomanes a été créée par le Ministère de la Santé grâce à l’appui financier de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le Crime (ONUDC). Cette unité est opérationnelle ; elle sera dotée sous peu d’une équipe médicale multidisciplinaire de personnel médico-psycho-social formé à cet effet.

    Il existe quelques ONG d’écoute et de guidance, mais qui ne sont pas dotées de centres de réinsertion sociale. C’est le cas de l’ONG Alliance Nationale de Volontaires contre les Abus de Drogue (ANVAD), Vie Libre et Positive (VLP), Cercle Rouge etc.

    De même, lorsqu’on parle des conséquences de l’usage de drogue, il ne faut pas perdre de vue le trafic qui entraîne aussi des conséquences sociales insidieuses et graves.

    Le trafic des drogues
    Le trafic illicite des drogues concerne la production, le transport, le commerce et la distribution des drogues. Le développement des moyens de transport et de communication a favorisé dans une grande mesure le trafic illicite des drogues. De ce fait, il est devenu international.

    Le trafic de drogue n’est pas seulement un phénomène de société, un problème de santé publique et un élément de criminalité, c’est aussi un enjeu de l’économie internationale. Avec un chiffre d’affaire estimé entre trois cent et cinq cents milliards de dollars par an, le trafic de drogue est devenu depuis longtemps le deuxième marché économique au monde, juste derrière celui des armes et devançant celui du pétrole.

    L’héroïne provient surtout d’Asie. La cocaïne de la Colombie et de Thaïlande. Le trafic de cette dernière s’est accru de façon exponentielle ces cinq dernières années. A titre d’exemple, des saisies spectaculaires ont été opérées au Togo, en voici les statistiques :

    La lutte contre le trafic de drogues
    La lutte contre le trafic des drogues consiste à agir pour réduire l’offre des produits. Il s’agit de rechercher les voies et moyens sur le plan juridique pour réduire l’accessibilité directe ou indirecte aux substances toxiques.

    A l’heure actuelle, il existe toute une série de traités multilatéraux sur les drogues, qui tous, ont été conclus entre 1909 et 1988. Ce sont eux qui constituent  la base juridique sur laquelle se fonde le système actuel de lutte internationale des drogues. Des organismes internationaux ont été également créés tels l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants (OICS en 1961) et le Programme des Nations Unies pour le Contrôle International des Stupéfiants en 1990 et autres.

    En outre, au Togo, le gouvernement, préoccupé par le renforcement du trafic et de l’usage des drogues a créé le 10 avril 1996, le Comité National Anti-Drogue par le décret n° 96-040/PR du Président de la République. En plus de ses objectifs et ses attributions, ce comité propose des stratégies de prévention et de répression. A ce point de vue, il assure la promotion de l’information, de la prévention, de la prise en charge médico-sociale, de la formation des différents acteurs de lutte.

    En collaboration avec l’Office Centrale de Répression et les autres forces de sécurité, le Comité essaie de cerner le problème de trafic de ces produits psycho actifs.

    Grâce à ces différents acteurs qui mènent une lutte âpre, nous espérons que la jeunesse togolaise d’ici quelques années sera mieux informée et prendra conscience des méfaits de la toxicomanie, afin de s’en prémunir. 

    Edem Pédanou

     
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