|
(Enquêtes de voyage, analyses, critiques, et propositions pour rebâtir un Togo uni et réellement réconcilié. Suite et fin) Faisons la part des choses entre Kabyè et « Ahouna » La géographie nous a enseigné les quatre points cardinaux. L’objectif, à l’origine, n’était pas de mettre des clichés sur les occupants des aires géographiques, en distinguant les bons des mauvais, les civilisés des non civilisés, etc, mais simplement de pouvoir s’orienter, d’avoir des repères. Pendant longtemps et à un degré moindre de nos jours, on a trouvé des comportement-types ou des caractères communs propres aux habitants de certaines localités ou régions données selon les pays. Cela a fait qu’au fil des ans, pour le cas du Togo par exemple, les populations originaires des villes côtières, nous l’avions déjà dit, du fait de leur contact avec les Blancs esclavagistes, ont copié un peu leurs manières de vivre et se sont trouvé une certaine supériorité à l’égard de leurs compatriotes qui n’ont pas eu un tel privilège.
Du coup, les familles telles que les de Souza, Olympio, Lawson, Johnson, Wilson, dos Reis, da Silva, da Silveira, de Medeiros, d’Almeida et consorts, issues de métissage et grands commerçants, installées sur la côte, avaient réussi à s’imposer et ont constitué une aristocratie togolaise. Pendant longtemps, les populations de l’intérieur (Vogan, Tabligbo, Kouvé, … et toutes les autres localités jusqu’à Dapango) étaient perçues par ces familles comme des «non civilisées », pardonnez-nous le terme. C’est dans un tel contexte que Sylvanus Olympio émergea et devint le Premier Ministre du Togo, puis Président de la première République jusqu’à son assassinat en 1963. Ceux qui l’ont bien connu, disent de lui qu’il était un homme assez imposant, très imbu de lui-même et un économiste rigoureux.
C’est ce sexagénaire qui (comme tout homme, il avait ses bons et sûrement ses mauvais côtés aussi) fut assassiné par le Sgt Eyadèma, originaire, lui, du nord-Togo et plus précisément du pays kabrais aujourd’hui kabyè, et qu’on taxa de tribaliste. A tort ou à raison ? Nous ne saurions le dire avec exactitude, mais ce dont nous sommes sûr, d’après nos sources, c’est qu’il était si opposé à la domination et à l’impérialisme français, qu’il n’était pas homme à être tendre envers ceux qui cautionnaient le jeu de sabotage et de division de la part de la France. Certains lui trouvèrent même des dérives autocratiques. Il alla jusqu’à se brouiller même avec ses propres frères et ses amis d’hier, car pour lui, les intérêts du pays passaient avant toute chose. Faut-il penser qu’il était tribaliste, qu’il haïssait les gens du Nord, et qu’il n’aimait pas sa maman originaire du Nord ?
A l’arrivée au pouvoir d’un homme du Nord en 1967, année de prise effective du pouvoir par Eyadèma âgé alors de 30 ans, celui-ci s’employa à exacerber la haine tribale et interethnique et contribua pleinement à diviser davantage le pays, alors qu’il avait promis de réconcilier les Togolais et réaliser l’unité nationale. A cet effet, tous les partis politiques d’antan allaient disparaître. Alors, naquit le parti unique : le Rassemblement du peuple togolais (RPT) qui n’aura finalement de rassemblement que le nom. Comment comprendre que le Gal Eyadèma, prônant l’unité nationale, eût pu prendre l’initiative de créer, fin 70 début 80, l’Amicale des Etudiants et Elèves du Nord Togo (AMENTO) ? Pour quoi faire ? Elle était destinée à jouer un rôle similaire à celui de l’UCPN (Union des Chefs et Populations du Nord) des colons français.
Par simple respect pour les morts, nous voudrions nous abstenir de fournir d’autres preuves du rôle très négatif joué par le défunt président Eyadèma dans la dégradation du tissu social, dans le renforcement de la division Nord-Sud, et dans l’alimentation constante de la haine entre Kabyè et «Ahouna ».
Pour notre part, nous n’avions jamais considéré qu’il y a une réelle opposition Nord-Sud au Togo, car les gens du Nord, en dépit des apparences, ont plus souffert des affres du régime que ceux du sud. Les « Ahouna » se sont laissés malheureusement prendre à ce jeu de division que beaucoup n’ont compris que trop tardivement (mais dans le contexte de l’époque, comment pouvaient-ils l’éviter ?) et tous les gens du Nord (Tchokossi, Moba, Bassar, Losso, Lamba, Kotokoli, Tem, …) à un moment donné, étaient désignés sous le vocable de « Kabrais wo » avec dégoût, certes, par nos fameux « Ahouna ». Si elle existait, cette division n’était que fictive, de façade. On faisait semblant de porter tout le Nord dans le cœur.
Qui vous dit que beaucoup de nos frères et sœurs du Nord aujourd’hui n’ont pas compris que même avec eux, les Kabyè font la distinction et savent à qui donner la priorité ? Dans les services, pour les missions et autres c’est manifeste ! Dans la réalité, ce sont les gens de l’ethnie Kabyè qui étaient ou sont les plus visés dans les promotions et autres avantages, et dans les montées en grade, etc. On se contentait de saupoudrer le tout avec une petite pincée des gens issus des autres ethnies du Nord-Togo et le tour était joué.
Par ailleurs, tout le Nord étant pris en otage et chacun craignant pour sa vie, quelle personne du Nord étais-tu pour prétendre créer un journal ou un parti d’opposition pour dénoncer les travers du régime ? Combien avaient pu être fous pour oser le faire ou se réclamer ouvertement de l’opposition ? Ainsi le paysage médiatique et politique se présentait comme si, seuls les gens du Sud avaient des griefs contre Eyadèma, ce qui n’est pas exact. Des gens pris en otage avaient préféré ce silence pour pouvoir vivre ou survivre.
Dans un tel contexte, à force de faire une promotion socioprofessionnelle aveugle de ses frères kabyè (et là encore, il y a Kabyè et Kabyè), qui très souvent, depuis les bancs du collège, du lycée ou de l’université, étaient assurés d’occuper tel ou tel poste à la fin de leurs études, étant donc « bien nés », (ce qui ne s’était jamais produit auparavant), il en a résulté la naissance d’une morgue hautaine en nos frères et sœurs kabyè. Il était même arrivé que des gens ont perdu leur emploi dans ce pays, tout simplement parce qu’il a été rapporté qu’ils ont eu à insulter Untel au cours d’une dispute, par son ethnie. Il fallait avoir du cœur et une terrible maîtrise de soi, pour pouvoir faire semblant de ne pas entendre, ni voir les provocations. Au fil des ans et des décennies, les « Ahouna » ont accumulé haines sur haines et ce, jusqu’à ce jour. On n’a pas besoin d’être psychologue pour savoir l’effet inverse que cela pourrait produire sur les brimés, et soupçonner la pérennisation de la haine que cela devrait engendrer.
C’est dans cette situation que, lors des manifestations du 5 octobre 90, il nous a été donné à plusieurs reprises d’entendre des propos qui nous répugnent souvent du genre : « Kabrais wo né yi aho!» (que les Kabrais rentrent chez eux !) et bien d’autres propos qui n’étaient que haineux. Nous l’avions déjà dit, si Eyadèma avait voulu être un bon président, il l’aurait été et aurait laissé de bonnes traces et non des trous après sa mort. Quand, dans une famille, les enfants ne s’entendent pas, cela, tout le monde le sait, le père ne prend pas position pour l’un contre l’autre, sous prétexte qu’il a un faible pour l’un.
Autre élément, nous avons depuis les années 80 une grande amie Kabyè qui avait toujours reconnu avec toute sa lucidité pour laquelle nous avons de l’admiration pour elle, que Eyadèma en faisait réellement de trop. Mais à partir du jour où, à bord de son véhicule, elle subit des menaces tribalistes pendant les manifestations du 5 octobre 90 et avec des propos haineux du genre cité plus loin, elle se révolta et nous confia que « si c’était cela la démocratie, ce n’était pas nécessaire ». Mais c’est un faux problème! Qui rend justice au chat, rend également justice à la souris. Nous l’avions comprise, mais de l’autre côté, il s’agit aussi pour elle de se mettre à la place de l’autre en se demandant : « Et si c’était moi ? ». C’est simple. Et c’est de là que vient facilement le pardon. Ces propos font mal, certes, mais d’où tirent-ils leur origine ? Comprendre l’autre est l’émanation d’un effort personnel.
Autre chose, toujours pour appuyer le problème de tribalisme et de provocations gratuites érigés en méthode de gouvernement par le système en place : comment comprendre qu’un Procureur de la République et Kabyè, Procureur, et donc homme de loi, censé rendre une justice équitable pour tranquilliser les esprits, eût pu avoir le courage de déclarer: « Les Kabyè sont incontournables en Première Instance »? Cela s’est passé au Togo et il n’y a pas longtemps. Nous n’en faisons pas un commentaire particulier mais nous avons tenu à rappeler ces faits dans ces moments spéciaux, afin que tout Togolais, qu’il soit du Sud ou du Nord, de l’opposition et du pouvoir, riche ou pauvre, sache que tous les actes que nous posons à un moment donné de notre vie |