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La cogestion ou « avoir son œil dedans » du CAR

Focus Info # 004
Lors de sa journée de réflexion tenue à Baguida le 23 février dernier, le Comité d’Action pour le Renouveau (CAR) a proposé aux forces vives et aux pouvoirs publics de s’accorder sur un mode d’organisation politique qui instaure une stabilité de longue durée dont le pays a besoin pour son redressement socio-économique.

D’après ce parti, le Togo ne peut connaître une telle stabilité nécessaire à la mise en confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs nationaux et étrangers, que si les pouvoirs publics, les partis politiques, les syndicats de travailleurs, les corporations d’opérateurs économiques, les confessions religieuses et autres organisations de la société civile, font preuve de patriotisme pour conjuguer leurs énergies pour la gestion du pays. Ce concept politique a un nom : la cogestion. Le leader du CAR, Me Yawovi AGBOYIBOR dans une interview accordée à nos confrères de Golfe Infos et sur le plateau de la TV7 le 06 avril dernier, de même que le chargé de communication de son parti, Monsieur Jean KISSI lors de son intervention sur la télévision RTDS, ont défini les contours de ce concept, devenu aujourd’hui leur nouveau cheval de bataille.

Si l’idée paraît séduisante, elle a cependant la faiblesse d’apporter de mauvaises réponses à de bonnes questions.

Le CAR se trompe d’époque
Malgré les graves problèmes socio-économiques que connaît notre pays, nul ne peut contester le fait que le climat politique est aujourd’hui apaisé ; un Accord Politique Global (APG) et des élections législatives étant passés par là. S’ils n’ont pas résolu entièrement les difficultés, ils ont cependant eu le mérite d’assainir le jeu politique. L’idée du CAR serait fondée dans une situation de crise profonde ou de circonstances exceptionnelles comme celles que notre pays a connues par le passé. Car il n’y a quasiment pas de pays au monde où les difficultés économiques aient justifié la mise entre parenthèses des institutions telles qu’établies ; le concept du CAR aboutissant à cela in fine.

La cogestion ne s’explique souvent que par l’aggravation d’une crise politique, dernier exemple en date : le KENYA. Ainsi, aurions-nous pu applaudir des deux mains si le CAR avait eu son «illumineuse» idée par exemple, au lendemain du coup de force perpétré par l’armée le 05 février 2005 au profit de Faure GNASSINGBE, à la suite du décès du général Gnassingbé Eyadéma.

Elle aurait pu également être très intéressante si elle avait été proposée après les élections sanglantes que le Togo a connues en avril 2005 ; puisque la légitimité du président élu à la suite de ces élections, était fortement contestée. Elle aurait pu enfin susciter notre adhésion si l’Accord Politique Global l’avait inscrite comme moyen de résoudre la crise, sur proposition du CAR. A ces différents moments, il a passé son tour.

Le 14 octobre dernier, des élections législatives ont eu lieu. Une majorité parlementaire et une opposition s’en sont dégagées. Les résultats n’ont pas été contestés par ce parti. Seule l’Union des Forces du Changement (UFC) a juré les avoir gagnées.

Un gouvernement est en place, de même qu’un parlement auquel participe le CAR. Reconnaît-il la légitimité et la représentativité de ces institutions ? Si oui, au nom de quel principe devra-t-on les mettre entre parenthèses ? Si non, pourquoi siège-t-il aux sessions du parlement ? Dès lors, la démarche du CAR nous semble bien anachronique. Après avoir été battu aux élections, après avoir échoué à montrer qu’il est le principal parti de l’opposition, le CAR découvre soudainement les vertus d’un partage de pouvoir. N’est-ce pas là une vaine tentative de revenir par la fenêtre, alors qu’on a été sorti par la porte ? N’est-on pas devant la volonté d’obtenir par des contorsions politiques ce que les électeurs, le 14 octobre, lui ont refusé ?

Au surplus, alors même que son leader assure que la cogestion correspond à sa vision politique depuis l’époque du Front des Associations pour le Renouveau (FAR), nous n’avons pu trouver nulle part, trace d’une telle proposition au cours de la campagne électorale d’octobre dernier. Certes, il n’est jamais trop tard pour trouver de bonnes idées ou solutions en politique. Mais le tort du CAR est de n’avoir pas eu cette «brillante inspiration politique» lors de cette campagne. A l’époque, l’obsession de ce parti n’avait pas pour objet cet OPNI (Objet politique non identifié) mais « la conversion de tous à la démocratie. »

C’est l’œuvre à laquelle son leader s’engageait auprès des électeurs à s’atteler, en cas de victoire. Malgré ce ton évangélique aux allures messianiques, les électeurs – certainement des mécréants en majorité - n’ont pas été séduits. Le CAR n’ayant pas gagné les élections, on peut donc supposer que la conversion n’a pas eu lieu.

Comment parvenir alors à la cogestion en faisant cohabiter ceux dont la démocratie est la religion et ceux qui, par la faute des électeurs, n’ont pas pu être convertis à celle-ci? Vaste programme en tout cas ! Le CAR peut-il gager que sa cogestion permettra leur conversion ? Nos prières ne seront sans doute pas de trop pour ce faire.

Une cogestion pour combien de temps ?
Une autre faiblesse de l’idée du CAR est le silence quant au calendrier. Admettons que par extraordinaire, tous les acteurs politiques et les différentes couches socio-économiques arrivent à dégager un consensus pour la mettre en place. Ce sera pour combien de temps ? Deux (2) ans, c’est-à-dire jusqu’à la prochaine élection présidentielle ? Cinq (5) ans, jusqu’aux prochaines législatives ? En tout état de cause, une fois le délai retenu expiré, le principe majoritaire reprendra- t-il ses droits ? Mais alors, les mêmes causes ne risquent-ils pas de produire les mêmes effets ? Voilà autant de questions sur lesquelles il eut été intéressant qu’on nous éclairât.

Un concept sur un air du « déjà vu »
Le CAR a beau assurer que la cogestion « ne saurait être comme une reproduction du déjà vu »; pourtant sa trouvaille n’en est pas vraiment une et est loin d’être l’idée politique de l’année.

En effet, d’autres ont suggéré en leur temps cette cogestion, en des termes différents et avec des desseins divers : « avoir son œil dedans» de feu Gnassingbé Eyadéma, « la politique des petits pas » d’Edem KODJO et dans une autre mesure, le «Compromis politique global» de Atsutsé AGBOBLI.

Les objectifs et les motivations peuvent sembler différents, mais la démarche reste la même. D’ailleurs des motivations, parlons-en ! Quelles sont celles du CAR ?

Erreur de diagnostic, mauvais remède
Dans son état des lieux, le CAR dresse un tableau objectif des réalités socio-économiques, dont les voyants sont pour la plupart au rouge, d’après même certains chiffres rendus publiques par le gouvernement à l’issue du conseil des ministres tenu à Nangbéto le 07 mars dernier et cités par le CAR.

Ne se contentant pas de «crier les problèmes sans proposer des solutions » pour paraphraser son leader, ce parti émet des pistes de réflexion, concernant surtout les jeunes, la « couche sociale la plus affectée par la pauvreté. » Cependant, le CAR ne va pas au bout de son analyse et surtout, n’identifie pas courageusement les causes de la situation inquiétante qu’il décrit. Comment en est-on arrivé là ? Voilà une question intéressante puisque la réponse qui y sera apportée impliquera les réformes à mener. A cette question, le CAR répond ceci : « Ailleurs, notamment en Occident, lorsque les jeunes eurent à vider les milieux ruraux, c’était pour se faire embaucher par les industries qui commençaient à se développer dans les centres urbains grâce au niveau assez avancé de l’agriculture.

Au Togo comme dans la plupart des pays africains, l’exode des jeunes n’a pas obéi à la même logique. Ce, pour plusieurs raisons dont avant tout le défaut d’ajustement de la politique agricole du pays à l’évolution de l’économie mondiale. Cela a entraîné l’abandon précoce des terres par les jeunes.

L’agriculture qui devait servir de socle au développement des petites et moyennes entreprises a pris un sérieux coup qui a tourné à l’avantage des secteurs de distribution et de redistribution des biens et services importés. » Et le CAR de conclure que « c’est tout cela qui a entraîné la régression de l’économie nationale et la pauvreté préoccupante de nos populations. » Pourquoi pas ? On veut bien le croire. Simplement, l’argument nous semble un peu court.

En effet, on aurait aimé entendre le CAR sur les grands choix politiques qui ont influé directement sur le sort de nos populations. On aurait aimé que le CAR nous explique par exemple comment, en dehors « du défaut d’ajustement de la politique agricole du pays à l’évolution de l’économie mondiale », notre petit pays a réussi à cumuler une dette extérieure de l’ordre de 840 Milliards FCfa et une dette intérieure de 266,4 Milliards, soit une dette publique totale de 1,106.4 Milliards FCFA, équivalant presque à notre PIB qui est de 1,153.8 Milliards de francs Cfa. On aurait aimé connaître la part que représentent certains investissements à perte effectués par le passé, ainsi que des dépenses aussi somptuaires qu’inutiles, sur la situation aujourd’hui. On aurait aimé savoir si la faillite financière de notre pays n’est pas aussi due à des postes de dépenses non productifs mais budgétivores et à la gestion hasardeuse de nos finances publiques ainsi que de certaines sociétés comme la SOTOCO. On aurait aimé que le CAR nous dise si la corruption, la prévarication, la gabegie sont étrangères aux maux dont souffre notre pays.

On aurait aimé que le «parti des déshérités » nous éclaire sur la responsabilité de la mauvaise gouvernance et du défaut de planification dans l’aggravation des conditions de vie des togolais. Car voilà comment on en est arrivé là. Et un peu de courage politique au lieu du grand écart politicien aurait permis au CAR de le relever.

On a beau cogérer le pays, on a beau bénéficier des mannes financières des partenaires en développement, des opportunités peuvent nous être offertes à l’envi ; mais tant qu’on naviguera à vue, tant qu’une réelle vision de développement ne sera pas mise en place, tant que certains comportements de prédateurs de notre économie et des finances publiques ne s’arrêteront pas , alors le revenu mensuel des togolais n’augmentera pas, les pauvres seront de plus en plus pauvres, et la situation ira en s’aggravant. Et ce n’est pas la cogestion qui va apporter le changement escompté mais plutôt une vraie volonté politique et un grand sens de l’état et de la chose publique.

Le principe majoritaire n’est pas le problème mais la solution
Il est difficilement soutenable, surtout de la part d’un parti politique légalement constitué en vue de concourir à la conquête du pouvoir, de remettre en cause (même provisoirement) le principe majoritaire qui fonde toute démocratie. C’est un système imparfait mais c’est le meilleur des systèmes. La loi de la majorité constitue l’essence même de la vie politique dans une démocratie : une majorité qui gouverne, une opposition qui s’oppose. Ce schéma n’a jamais bloqué ni nui à un pays. Et ce n’est pas l’opposition à la majorité qui pose problème. Ce qui pose problème, c’est quand la majorité n’est pas aux affaires et que le pays est gouverné par la minorité. Ce qui pose problème, c’est le refus de faire droit à l’alternance.

Loin donc d’être inapproprié à la situation actuelle de notre pays, le principe majoritaire constitue un début de solution. A quoi bon sinon d’avoir organisé et participé à des élections législatives ?

Une des grandes figures de la chanson togolaise a dit récemment à peu près ceci : « quand vous êtes dix (10) dans une maison et que sur les dix, (huit) 8 tirent le diable par la queue pendant que les deux autres ont une vie de nabab, ces derniers ne sont pas en sécurité. » A méditer.
La Rédaction

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