Golfe Info du 28 décembre 2007
En 2001 disparaissait la multinationale Air Afrique. Après des années de gestion controversée, la compagnie qui faisait la fierté d’un continent en quête de symbole d’union, s’est vue obliger de fermer boutique. Alors que beaucoup mettaient en cause la gestion chaotique et le manque de ressources financières pour relever la moribonde Air Afrique, nombreux sont ceux-là qui se sont étonnés de voir quelques années, si non quelques mois seulement après la chute de cette compagnie panafricaine, un foisonnement de compagnies nationales dans le ciel africain. Six ans après la liquidation d’Afrique, et alors que l’AFRAA (Association des compagnies aériennes africaines) vient de clôturer les travaux de sa 40ème assemblée générale dans la capitale mauricienne (Port-Louis), l’heure semble être au bilan. Comment se porte le ciel africain et qui en sont les nouveaux acteurs ? Voilà des questions qui taraudent les esprits des spécialistes de l’industrie aéronautique africaine.
Le saut dans l’inconnu en Afrique de l’ouest
Depuis la disparition d’Air Afrique, rapportait en 2005 RFI (Radio France Internationale), tous les pays africains ou presque, se sont dotés de compagnies aériennes. Personne alors ne voulait laisser aux seules compagnies occidentales le monopole de son espace aérien. Ainsi, du cap (en Afrique du Sud) à Rabat (au Maroc) et de Dakar (au Sénégal) à Nairobi au Kenya, où se trouve le siège de l’AFRAA), il est signalé la création de nouvelles compagnies aériennes. Le goût de « l’aventure » sera très poussé en Afrique de l’ouest avec plus de trois compagnies nationales en moins de deux ans.
Le Sénégal, membre de la défunte Air Afrique fut le premier Etat africain à annoncer les couleurs avec le lancement en 2001 d’une compagnie nationale pour desservir la capitale dakaroise. Afin de permettre à ce nouveau-né de connaître un développement harmonieux et de ne pas faire les frais d’une asphyxie financière, les autorités sénégalaises se sont rapprochées de leurs collègues marocaines pour signer avec la Royal Air Maroc (RAM), une convention de partenariat. Au terme de cette convention, la RAM s’adjuge 51% du capital de la nouvelle entité contre 49 % pour l’Etat sénégalais. Ainsi, la compagnie « Air Sénégal » devint « Air Sénégal International (ASI)». Dès son lancement, l’ASI va se fixer des objectifs très ambitieux : il est attendu sur ses lignes près de 100.000 passagers pour la seule année 2002. D’autres destinations africaines seront par la suite inscrites à son agenda. Il s’agissait entre autres de Lomé au Togo, de Cotonou au Bénin, et de Brazzaville au Congo.
A la suite de son voisin sénégalais, la Côte d’Ivoire va lancer elle aussi sa compagnie nationale : il s’agit d’Air Ivoire. Destinée à combler le vide créé par la « tragique » disparition d’Air Afrique, ce symbole du nationalisme ivoirien qui assurait la desserte des capitales côtières du continent noir et quelques villes de l’Afrique centrale, notamment celle de Pointe Noire au Congo-Brazzaville, va connaître dès 2002 des difficultés majeures qu’aggraveront les répercussions de la crise politique ivoirienne. La prospérité étonnante qu’a connue cette compagnie qui venait à peine de naître lui avait pourtant permis de signer un protocole de cession avec Air France et une entreprise panafricaine dénommée All Africa Airways (AAA), pour des part de contrôle de 51% pour la compagnie française et 49 % pour l’AAA. Contrairement à l’ASI qui sur le plan institutionnel semble toujours se chercher, d’Air Ivoire, malgré la crise ivoirienne, paraît plutôt plus en forme. Elle continue de faire son chemin avec à la clé un changement d’orientation. Elle a opté pour des lignes internationales vers l’Asie, l’Afrique centrale, Paris, l’Australie, etc.
Toujours en Afrique subsaharienne, le Mali aussi décide en 2002 de lancer une compagnie aérienne. C’est ainsi que Pape Sow Thiam, ex cadre et administrateur d’Air Afrique sera chargé par les autorités maliennes de prendre la direction d’une nouvelle compagnie dénommée STA-Mali (Société des transports aériens du Mali).
Mais comme dans les autres pays de la sous-région, l’aventure s’est avérée une fois encore plus pénible qu’on ne le pensait. Deux ans seulement après son lancement, la STA-Mali va connaître son premier revers. Pape Thiam l’abandonne avec une ardoise importante. Pour renflouer les caisses de cette fierté nationale, Amadou Toumani Touré, fraîchement élu chef de l’Etat malien, va lancer un appel à la diaspora malienne et aux investisseurs. La société ISP du Prince Karim Agha Khan répondra à son appel. En avril 2005, il est lancé une nouvelle structure du nom de Compagnie aérienne du Mali avec un capital d’environ 3 milliards de FCFA détenu à 51% par la société ISP, à 29 % par l’Etat malien et à 20% des investisseurs privés. L’égoïsme ou le nationalisme malien venait en quelque sorte d’être sauvé.
Au vu de cette expérience malienne, la société ISP va également se tourner vers Ouagadougou pour prendre le contrôle d’Air Burkina en perte de vitesse depuis le désengagement de l’Etat burkinabé en 2001. ISP va y détenir près de 56% des parts.
Expérience amère pour certaines compagnies
Contrairement à ASI, Air Ivoire et à la Compagnie aérienne du Mali, la plupart des petites compagnies aériennes nationales créées au lendemain de la disparition de la multinationale Air Afrique, n’ont pu résister aux difficultés de l’industrie aéronautique. On citera les exemples plus proches d’Air Togo au Togo et de West African Airlines (Westair Bénin) au Bénin. Le drame pour toutes ces compagnies, c’est d’avoir très tôt voulu conquérir le ciel européen alors que celui du continent noir continue d’attirer les puissants «conglomérats» occidentaux au premier rang desquels Air France et Swiss air.
Très prévoyant, le guide libyen, Mouammar Khadafi avait, avant la disparition d’Air Afrique, proposé dès 2000 la création d’une nouvelle compagnie panafricaine avec de nouvelles règles de gestion. Quelques mois plus tard (en 2001), il lance Afriqiyah Airways avec pour principale vision de permettre à l’Afrique de disposer d’une compagnie aérienne continentale. Un défi que les dirigeants de cette compagnie, amenés par le Capitaine d’aviation Sabri, entendent bien relever.
Honneur sauvé
L’Afrique n’est pas que le continent des bilans négatifs. On y note aussi des raisons d’espérer. Dans le domaine du transport aérien, plusieurs sont ces compagnies aériennes qui font dire que l’industrie aéronautique africaine a de beaux jours devant elle, pour peu que ses acteurs s’y investissent. Ethiopian Airways, EgyptAir, South african Airways, Cameroun Airways, Kenya Airways sont entre autres des compagnies qui font la fierté de l’Afrique comme le proclame si bien le slogan de l’une des plus vielles d’entre elles : l’Ethiopian Airways.
Créée en 1946, cette compagnie a effectué son premier vol le 08 avril de la même année à destination de la capitale égyptienne, Le Caire. A cette époque, disent les archives de l’industrie aéronautique africaine, le transport aérien était encore réservé à quelques privilégiés Africains. Lors des festivités de son soixantième anniversaire en 2006, son directeur général, Girma Wake, a laissé entendre que sa compagnie emploie aujourd’*** plus de 4.700 personnes et transporte plus de 1,5 millions de passagers par an vers 45 destinations africaines, européennes et asiatiques. L’introduction de la billetterie électronique sur certaines lignes de l’Ethiopian Airways, l’ouverture de nouvelles destinations et la prochaine acquisition du boieng 787 entre décembre 2007 et janvier 2008 sont quelques unes des réalisations qui consacreront l’entrée de cette compagnie dans une nouvelle ère.
Cependant le droit d’aînesse dans le ciel africain revient à Egyptair qui est, selon une dépêche de la PANA, le septième transporteur aérien à avoir vu le jour dans le monde. Créée en 1932 selon la dépêche précitée, c’est finalement en 1933 qu’elle va entamer ses activités commerciales. En 2002, cette compagnie nationale égyptienne qui fait la fierté de l’ensemble des populations de ce pays du Maghreb, et qui était jusque-là seulement destinée au transport des passagers, va passer au statut de holding avec la création de plusieurs filiales dont EgyptAir Airlines, EgyptAir Maintenance and Engineering, EgyptAir Cargo, etc. Première compagnie aérienne africaine, EgyptAir est aussi le premier transporteur aérien du continent à recevoir la prestigieuse certification IOSA (International Standard Agreement) en reconnaissance de l’application des normes de sécurité et de sûreté de classe mondiale dans ses opérations. Elle dessert aujourd’*** pas moins de 57 destinations internationales.
Royal air Maroc (RAM) et Tunis Air sont quelques unes des compagnies qui en plus des deux précitées, font aussi parler d’elles dans le ciel africain. Avec un réseau qui est en nette progression, la compagnie du royaume chérifien est sans nul doute l’une des plus conquérantes du continent. Ses présences, quoique éprouvées au Sénégal et au Gabon, illustrent bien cette volonté de conquête.
Avec une autre dimension, la South African Airways (SAA) n’est pas du reste sur la liste des compagnies qui donnent à l’Afrique des ailes. Elue meilleure compagnie d’Afrique en 2006, la SAA jouit d’une forte notoriété dans la région d’Afrique australe où elle œuvre en maître absolue.Plus jeune, Afriqiyah Airways semble aussi déterminée à procurer une certaine fierté au continent africain. Ainsi, depuis sa création en 2001, cette compagnie ne cesse d’enregistrer des prouesses. Elle couvre déjà presque toutes les destinations ouest africaines et vient d’ouvrir des lignes en direction de l’Europe. En septembre dernier, elle a augmenté sa flotte avec l’acquisition d’une douzaine d’Airbus et entend ouvrir très prochainement deux lignes en direction de Düsseldorf en Allemagne et de Dakar au Sénégal.
La liste noire de l’UE
Loin de faire l’honneur de leur pays respectif et encore moins du continent, certaines compagnies quand bien même elles ne desservent pas les capitales occidentales, paraissent aux yeux des experts de l’IATA (Association internationale du transport aérien) comme les mauvais élèves de l’industrie aéronautique africaine.
Le 28 novembre 2007, la Commission européenne a ainsi arrêté la nouvelle « liste noire aérienne » qu’elle a décidé d’établir en décembre 2005 afin de sécuriser le ciel européen. Cette liste comprend 143 compagnies aériennes de seize pays, dont 76 pour la seule Afrique. Les pays les plus touchés sont la RD Congo (51 compagnies,), l’Indonésie (37), le Kirghizstan (24), la Sierra Leone (8), le Swaziland (6), la Guinée etc. L’année dernière, la compagnie saoudienne Das Air Cargo était aussi sur la liste noire des compagnies que l’Europe des 27 ne voudrait pas voir dans son ciel.
Prise en 2006 puis réajustée en 2007, cette décision avait en son temps suscité le courroux du secrétaire général de l’AFRAA, Christian Folly-Kossi qui avait alors taxé la décision de l’UE de « non lieu », car devait-il argumenter, « la plupart des compagnies africaines incriminées n’opèrent pas dans le ciel européen ».
Pour mettre fin à ce bras de fer entre l’Afrique et l’Europe, certaines voix prônent la création de compagnies sous-régionales. En effet, lors d’un sommet des acteurs du transport aérien à Tunis (Tunisie) en avril 2006, les participants ont plaidé pour la création d’un fonds alimenté par les redevances aéronautiques pour financer des infrastructures et ont demandé aux pays africains producteurs du pétrole d’accorder des tarifs préférentiels aux compagnies des pays de l’UA. Pour « éviter la multiplication » des compagnies sur le continent, la réunion de Tunis a « proposé aux gouvernements des pays n’ayant pas de compagnie aérienne de prendre des participations dans d’autres compagnies » et a appelé à promouvoir la création de compagnies régionales, pouvait-on lire dans le communiqué ayant sanctionné les travaux de cette assise.
Les participants à cette rencontre de Tunis ont enfin mis en cause la sécurité, M. Folly-Kossi estimant que seulement dix compagnies en Afrique sont « dignes de ce nom » (cinq au Nord, deux à l’Est, deux en Afrique australe et une à l’Ouest). Et la crise qui mine actuellement l’ASECNA (Agence pour le Sécurité de la Navigation Aérienne) n’est pas de nature à assurer un paisible sommeil aux professionnels de l’industrie aéronautique africaine. Les multiples crashs aériens et leur cortège de morts et de blessés ont déjà porté un coup dur à cette organisation panafricaine qui a enregistré dans un passé récent des prouesses.
L’obtention en 1974 par cette structure du prestigieux prix Edward Warner (la plus prestigieuse distinction dans le domaine de l’aviation civile internationale) est la preuve de ce succès. Mais aujourd’***, les défis sont tout autres et l’ASECNA doit pouvoir les relever pour assurer les services qui garantissent la sécurité des vols dans l’espace aérien de ses 16 pays membres (la Mauritanie et le Madagascar étant en rupture de ban avec cette structure panafricaine).
Les défis à relever par le secteur aérien africain, selon le secrétaire général de l’AFRAA, les réussites enregistrées par certaines compagnies actuellement « ne pourront passer le test du temps et donner cours à d’autres succès que si les gouvernements africains, les communautés économiques régionales et l’Union Africaine leur apportent leur soutien et leur assistance ». A ses yeux, pour y parvenir, « il faudrait rapidement libéraliser le ciel africain, lever toutes les barrières empêchant la libre circulation des personnes et des biens, affranchir partout en Afrique la gestion des compagnies aériennes de la tutelle des appareils d’Etat et enfin mettre fin à l’accroissement des taxes sur le passager du transport aérien ».
Marc KOUAKANI-ASSI